Pas bouillir (1/5) « Tu appartiens à une lignée »

Je continuerais volontiers et de préférence à me taire s’il n’était pas devenu aussi urgent et impérieux de parler au contraire, de poser sur la table tout ce qui peut et même tout ce qui pourrait engendrer la moindre étincelle nécessaire à l’allumage d’un grand feu purificateur.

Les amis, une chose est sûre, nous sommes dans le merdier. Pris dans la nasse pour employer une formule châtiée. Mais avant d’être emportés par le grand courant de la débâcle, nous pouvons refuser de bouillir comme la grenouille plongée dans la marmite d’eau tiède – de plus en plus chaude. Emportés nous le serons, car nous ne pouvons pas nous soustraire à une poussée qui a mis des siècles à se concrétiser. En revanche, nous pouvons sauver ce qui ne peut nous être ôté : notre conscience.

J’ai l’écriture en trop haute estime pour l’utiliser à des fins manipulatrices. C’est donc guidée par l’amitié, et l’amitié seulement, que je vous livre les articles suivants qui ne sont pas des réflexions, mais le partage d’une expérience, une suite de témoignages.

A tous, bon vent.

Pas bouillir – 1

Jusque-là, je n’avais pas ménagé mes efforts. Lectures multiples, diverses et variées dans tous les domaines, expériences hors sol et même pratiques spirituelles peu courues telle le kototama shinto… c’est dire. Mais je n’avais jamais eu pour autant la certitude sensorielle d’avoir atteint quelque chose qui soit capable de modifier le courant de ma vie, d’impulser une force définitive à la pauvre créature que je suis.

Cette révélation, si on veut l’appeler ainsi, s’est produite devant les vitrines d’un musée, devant lesquelles je serais passée, j’en suis sûre, sans rien remarquer, à l’instar des centaines de visiteurs, si un guide, un Virgile dévoué, n’avait attiré mon attention sur ce qui pour rester invisible avait été placé sous nos yeux.

Allez, jouons cartes sur table.

Cet après-midi-là, une amie m’avait donné rendez-vous devant le musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain en Laye. Elle m’y attendait en compagnie d’un sien ami, professeur à la Sorbonne, qu’elle appelait Pidji, et qu’elle avait convaincu de me révéler quelques arcanes de la Connaissance. Vaste programme dont, je l’avoue, je n’avais même pas compris le titre.

Depuis longtemps, elle me parlait de son ami en termes enflammés, comme du fleuron de la pensée Traditionnelle. J’étais à la fois ravie et curieuse de le rencontrer.

En quelques mots, le professeur m’expliqua de quelle manière nous allions visiter le musée et il accompagna son mode d’emploi d’une phrase sibylline : « Chère amie, vous allez lier connaissance avec vos ancêtres. »

Mes ancêtres ? j’imaginais bien qu’il ne faisait pas allusion à ma famille de chair. Il me vint à l’esprit « mes ancêtres les gaulois ». Après tout, nous étions dans le musée des Antiquités Nationales

En réalité, les ancêtres qu’allait me présenter Pidji étaient bien plus anciens que les gaulois puisqu’ils appartenaient au néolithique. Et si pour moi, ces gens étaient encore des sortes de sauvages plus proches du singe que de l’homme moderne et « accompli », dans la bouche de Pidji, le terme ancêtre désignait une humanité naissante, quand l’esprit de l’homme, vierge de toute histoire, contemplait avec vénération la nature dont il se savait rejeton

Ce que Pidji me montra pendant près de deux heures, se résume à quelques petits bouts de pierre ou d’os, des cailloux gravés, des fibules presque détruites, des choses si insignifiantes qu’on passerait devant au galop.

Mes ancêtres, ces cailloux ?

Avec une précision toute scientifique, le professeur commença par me montrer ce que mes yeux n’avaient jamais appris à voir. Une ligne, une courbe, une figure géométrique, un cercle, un centre dans un cercle, un carré, l’ébauche d’une « étoile », une croix, des points… un signe gravé sur la pierre ou l’os des milliers d’années avant ce jour. Pour Pidji, ces signes étaient une sorte d’alphabet.

On allait d’une vitrine, l’autre, il me montrait chaque minuscule détail qu’il entourait d’un discours fin, racé, tranchant comme la lame du sabre. Mon amie avait raison, je n’avais encore jamais rencontré un homme doté d’un esprit aussi affûté. Avec un pareil professeur l’enseignement ne traînait pas. Vite, il me fut aisé de discerner, d’identifier, même là où l’on ne voyait quasiment rien, les vestiges d’un symbole, et de relier ce symbole à un sens nouveau pour moi et éclatant de réalité. Commença alors le bal, d’une vitrine, l’autre. Nous revenions sur nos pas, nous foncions à une extrémité de la salle : maintenant que je connaissais chacun des signes, Pidji m’apprenait à lire le livre de mes ancêtres aux pages éparpillées. « Maintenant, regardez bien me demanda-t-il. Que voyez-vous ici ? » Il s’agissait, je crois me rappeler, d’une sorte de svastika dont je venais d’apprendre qu’elle symbolise la marche du temps autour de l’étoile polaire, notre Grande Faîtière immobile, l’Axe du Monde, sauf que la svastika que j’avais vue précédemment avait été trouvée quelque part, je crois, en Ariège, alors que celle que contenait la présente vitrine venait d’Asie. « Nos ancêtres, partout où ils étaient alors, ont tiré de l’univers la même expérience qu’il ont traduite par une image identique. C’est ce qu’on appelle des symboles universels. Cela se passe au-delà de toute analyse, de tout raisonnement, c’est ce qu’on appelle la Connaissance. Voici votre héritage, ma petite Catarina. Et maintenant, si vous le voulez bien, allons voir ce que nous réservent les Mérovingiens. »

Nous quittâmes alors les vitrines sans spectateurs pour rejoindre celles devant lesquelles s’amassaient visiteurs et guides. Il y avait là des objets précieux, des couronnes, des bijoux, mais à côté de ce que je venais de percevoir, tout cela me semblait creux et vide de sens.

« Ce n’est rien à côté de notre monde moderne, mais le déclin avait déjà commencé depuis longtemps. », remarqua Pidji. Puis il me demanda mon avis. Je lui répondis que je venais de traverser une expérience pleine comme un œuf de sens, de vie, de vibration, et que je me retrouvais à présent devant quelque chose de construit, d’artificiel, de creux. « Vous venez simplement de faire l’expérience du passage du Sacré au Profane. Sacrée chute, n’est-ce pas ? »

Nous nous sommes réfugiés dans un café de Saint-Germain. Pidji était intarissable. Il me proposa de m’inscrire aux Hautes Études Religieuses de la Sorbonne pour suivre le cours qu’il y dispensait. Il fallait que j’apprenne à déchiffrer le monde, à retrouver le sens de l’existence. Ce serait une tâche immense que discriminer l’essentiel de la mer d’insignifiances dans laquelle nous étions noyés. Il m’annonça le programme : mes ancêtres m’avaient laissé un alphabet sacré que je devais apprendre à lire pour retrouver le sens de ma vie. Où que j’aille et quoi que je réalise ensuite dans mon existence actuelle, cela était sans importance à partir du moment où j’aurais compris qui je suis, où je suis, et cela ne serait possible qu’à partir du moment où j’aurais identifié d’où je venais. Et pour lui, il n’y avait aucun mystère : je venais de cette humanité-là, je la portais encore gravée, intacte, en moi ; la meilleure preuve en était qu’après cette visite au musée, je venais de retrouver ‒ ou peut-être plus justement de trouver ‒ une joie essentielle, celle que symbolise l’or natif, cet or qui faisait vibrer l’âme de l’humanité, avant de devenir un outil de dominance, un élément commercial. « C’est vers le Sacré que vous devez remonter. Comme le saumon remonte le courant vers la rivière qui l’a vu naître, pour y parfaire le cycle de la naissance et de la mort. La nature de l’être humain ne le condamne pas à devenir ni demeurer un être rampant et éteint, elle lui permet au contraire de devenir un être de lumière. Et cela n’a rien à voir avec la place que vous occuperez dans la société qui n’est que leurre. Un balayeur, une femme de ménage peuvent se révéler des êtres de lumière, mais pour cela ils doivent l’un et l’autre sortir de la gangue dans laquelle la société moderne avec son fonctionnement, ses lois, ses stéréotypes, ses fausses promesses, ses miroirs aux alouettes, l’on fait prisonnier.

Vous n’êtes pas, comme vous le croyez, et comme vous en souffrez, une pauvre fille perdue dans la foule, aux prises avec une société qui exige tout de l’homme asservi et le rétribue en monnaie de singe. Vous appartenez à une lignée, mais le savoir ne sert pas à grand-chose ; cela n’aura de sens et de valeur qu’à partir du moment où vous aurez récupéré votre héritage. Et quand cela sera advenu, vous seule le saurez. »

Ce premier article de la série est dédié à la mémoire de Martine Serra-Laseur (demeure immortelle, flamme, chère âme, petite sœur)

le mégacéros (exposé au Musée de St-Germain) qui avait tellement de sens pour Martine

4 commentaires sur « Pas bouillir (1/5) « Tu appartiens à une lignée » »

  1. Voici les phrases qui placées dans ton texte, m’ont particulièrement touché : « Nos ancêtres, partout où ils étaient alors, ont tiré de l’univers la même expérience qu’il ont traduite par une image identique. C’est ce qu’on appelle des symboles universels. Cela se passe au-delà de toute analyse, de tout raisonnement, c’est ce qu’on appelle la Connaissance…
    J’ai hâte de lire la suite.

    Aimé par 1 personne

    1. Si tu veux approfondir, il existe un petit livre (petit par le nombre de pages !) de Mircea Eliade « Le Sacré et le Profane ». Les livres de cet auteur sont dans le domaine public, tu peux donc lire et télécharger ce volume ici, par exemple : https://monoskop.org/images/2/20/Eliade_Mircea_Le_sacr%C3%A9_et_le_profane_1965.pdf
      Effectivement, nous avons le choix de vivre passivement dans un monde profane (le monde de Mickey Mouse, comme je cite Chief Archie Fire Lame Deer dans « Tribulations… ») ou de nous engager dans une démarche particulière -dite Traditionnelle- et retrouver les traces d’un monde sacré.

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