#Ecrire à propos de la double culture (seconde partie)

Double culture veut non seulement dire « double série de représentations du monde », mais également double langue. Et quand on prend en considération qu’une langue est déjà en soi un outil d’abstraction du réel, on comprend à quel point cela rend l’exercice d’écrire plus complexe encore.

J’ai parlé du conflit immanent à toute culture dans la première partie de cet article, essayons maintenant d’envisager l’impact que peuvent avoir deux langues sur une écriture.

De la même façon qu’une culture n’est qu’une adaptation relative et subjective au réel, un « moule général » dans lequel sont taillés des infinités de variants (bien que française toutes les deux, on ne saurait confondre la culture Provençale avec, disons, la culture Bretonne), la langue « officielle » n’a qu’une valeur relative. Je m’explique :

On ne parle pas exactement le même français suivant le milieu social d’appartenance, suivant le niveau d’études, la région d’origine, etc.

Ainsi, je qualifierais le français que j’écris : une langue populaire dans ses fondements, alambiquée par désir de conformité, résolument méridionale, infiniment retravaillée pour en faire ma langue propre et unique.

De ces caractéristiques, je considère la méridionalité comme la colonne vertébrale et la musique de cette langue écrite.

Par colonne vertébrale, j’entends la façon dont l’idée se fraie un chemin en travers (et non à travers) la lame des mots. A cause de cette allégeance à la langue, je n’ai jamais réussi à « penser français » à cent pour cent. Oh, certes, j’aurais aimé… notamment à l’époque où je faisais des études, à l’époque où je travaillais, où j’avais un rôle social… ça m’aurait tellement facilité la vie ! Mais rien à faire. Vous serez forcément d’accord avec moi : rien ne nous appartient ! et surtout pas la manière dont nous enquillons les idées. Croire que nous raisonnons est pure fantasmagorie. Nous enregistrons des modèles dès la naissance, et nous les répétons toute la vie sans jamais avoir conscience de n’être que des perroquets. Les plus créatifs d’entre nous ne faisant rien de mieux que jouer au Lego. Le prêt à porter de la pensée « française » (les pièces de Lego et les plans de construction fournis avec le jeu) est très sérieux, prévisible, un peu monotone ; c’est celui qu’on m’a appris à l’école, ou plutôt que j’ai essayé d’apprendre sans succès. Si j’arrive à en balbutier les premières strophes, hop, le modèle napolitain ramène sa fraise, bouillonnant, hilare ; un éclat de rire et tout part en vrille, l’ivraie qui se faisait passer pour bon grain, la morgue de l’esprit… ma chi ti conosce tù ? Irrésistible.

Et la musique ? (et dans musique, il faut introduire le rythme) Alors, oui. Aucune hésitation, ce sera la Tarantella, évidemment. Cette musique qu’on joue en entrant à reculons dans les églises. Une musique pour les fous, les malades, les dépressifs, les hallucinés. Une musique pour étourdir le corps tout en soignant l’âme. Ce tempo qui fait tellement défaut à la phrase française classique, avec ses expressions, ses mots, toujours un peu paresseux et pleins de morgue ; merde, il faut les faire péter, imploser ; ces idées toujours un peu trop lentes à s’épanouir, ces phrases et paragraphes toujours un peu trop longs à venir, et dont on a déjà saisi le sens depuis le premier mot et dont on connaît et la destination et la piste d’atterrissage… Tout est trop lent dans le français, tout est trop léché, prévisible. Pour un sang bouillonnant, le français est une langue belle, certes, mais insupportable, et l’idée qu’elle génère désespérante de langueur et d’ennui. Il faut l’électriser, mettre du poil à gratter dans son corsage, la violenter et parfois, si l’on peut, si on a l’étoffe, l’injurier jusqu’à ce qu’elle se dévergonde. Et advienne que pourra. Soit elle dansera nue sur la table, nue et belle à faire frémir ; soit elle roulera dans le caniveau, dans le dégueulis des ivrognes. Sinon, qu’elle se drape dans sa dignité de vieille courtisane, qu’elle retourne à ses thuriféraires, qu’elle aille, comme dirait Artaud le Momo se faire engruper la moumoute et la pargougnette.

Voilà ce qu’il advient parfois dans une tête où se heurtent deux océans dont les eaux ne se mélangent jamais. Car, personnellement, je ne crois pas un seul instant à la possibilité d’une synthèse entre deux cultures et/ou deux langues. De mon point de vue, l’hypothèse d’une fusion, d’une intégration, me semble seulement le fruit d’une paresse intellectuelle, ou d’un stéréotype du « modèle français ». Amusant d’ailleurs de noter cette facilité de raisonnement dans une société française où l’on vous apprend très tôt à ne pas « mélanger les torchons et les serviettes ». Pour ceux qui seraient trop jeunes pour connaître l’expression, cela signifie que les riches restent entre eux, les diplômés entre eux, les premiers de cordées entre eux, etc. Pour les gueux, le tri n’est pas obligatoire, ils peuvent se mélanger tant qu’ils veulent, cela n’a pas d’importance. Et l’on nous bassine avec l’intégration, thèse-antithèse-synthèse-intégrez-vous. Non, non, rien à faire, je ne mise pas un kopeck sur la synthèse culturelle (en tout cas, pas aujourd’hui, pas ici). Je préfère le bordel napolitain. Le vieux palazzo du quartier Espagnol où depuis des siècles cohabitent la famille d’aristocrates et le chiffonnier, sa femme et ses deux mille enfants. Je préfère. Je préfère le chaos. L’entrechoc des océans qui se frottent mais dont les eaux ne se mélangent jamais. Je préfère vivre dans l’halocine et passer d’un monde, l’autre avec ce petit éblouissement sur la rétine, cette nécessaire mise au point à la frontière. C’est la fatalité d’ailleurs, n’être ni-ni, ni assez française pour les Français, ni assez napolitaine pour les Napolitains.

Alors, pour l’écriture, vous faites comment ? me demanderez-vous.

Eh bien, voilà, c’est simple : je conçois chacun de mes bouquins comme un univers autonome. Femme au bord du Monde, c’est la France seulement. Mais Noir Animal ou Adieu Amériques c’est l’univers de l’halocine : un paysage qu’on voit trouble, parce qu’on le regarde de l’autre côté de la frontière. Dans Adieu Amériques, le personnage du père crève dans les eaux françaises, dans une mer floue à laquelle il ne comprend rien. Idem, le personnage de Christian Ambrosio dans Noir Animal, coincé, lui, dans l’halocine et s’efforçant de traduire le napolitain en français, le français en napolitain. Etc. Mes histoires sont faites ainsi : avant d’imaginer la première phrase, je dois me mettre d’accord avec les deux parties de moi-même pour déterminer un point de vue. De là, découle tout le reste : le tempo, l’évolution de l’histoire, la couleur de la langue, le dictionnaire dans lequel je vais aller puiser les mots… tout dépend dans quelle mer je me trouve alors.

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PS : il n’y a pas de hasard, je viens de trouver le livre de Gaudet « Le soleil des Scorta » dans la boîte à livres de Cajarc. Voici l’exemple typique d’un auteur qui n’a pas la plus petite idée d’un sujet qu’il a malgré tout décidé de traiter. Pourquoi a t-il situé son histoire dans les Pouilles ? Pour se faire plaisir sans doute. Mais voilà… ne passe pas la frontière qui veut. Pour sonner vrai, un texte, une langue doivent être habités. Un écrivain est forcément halluciné. Ce petit bouquin insignifiant, creux et ridicule, peuplé de tant de clichés inventés par les français grand teint qu’on se croirait dans une publicité pour les épices Ducros, est la preuve que de nos jours les lecteurs avalent n’importe quoi. Il suffit de leur dire que les habits du roi sont merveilleux. Quelle tristesse. Non, monsieur Gaudet, une culture ne s’improvise pas.

Un avis sur « #Ecrire à propos de la double culture (seconde partie) »

  1. Ah oui, le Laurent Gaudé ! Ma che… il a un succès de dingue, le chéri. Je dis ma che vu que je suis de la 1re génération à ne pas être quadrilingue (français, italien, allemand, anglais). Simple, l’espagnol parlé avant, vient se mettre en travers de l’italien : un jour à Rome, je m’exclame que ça y est, j’entrave l’italien… pff, c’était de l’espagnol, mais canarien 🙂
    Pour les cultures, va falloir qu’on en cause sérieux un de ces quatre….

    Aimé par 1 personne

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