#Ecrire à propos d’une double culture (première partie)

Drôle de formule, j’en conviens. Peut-on écrire à propos d’une double culture ? N’est-ce pas plutôt la double culture qui s’écrit à travers nous ?

Je suis née en France, mais seulement un quart de « sang français » coule dans mes veines, le reste est pour moitié napolitain, pour un quart piémontais. Le quart français restant est cévenol (et avec l’histoire qu’on lui connaît, la Cévennes est une bien drôle de France…). Bref, disons qu’il m’a fallu composer avec le cou roide cévenol et le baroque napolitain. D’une part, le sec, le revêche, l’intransigeant, le rigide, le besogneux ; de l’autre l’extravagant, le baroque, l’halluciné, le volcanique napolitain, et le je-ne-sais-quoi piémontais, car, de ce morceau de famille, il ne fallait jamais faire mention. Silence du « côté napolitain », parce que le Piémont italien, c’est presque la France, donc terre étrangère e chi se ne frega, et silence du « côté français » parce que le Piémont italien est une terre de bouseux méprisables dont on aurait voulu effacer toute trace.

Nous y voilà.

Pour commencer, donc, une double culture est une lutte, une guerre intime. L’enfant qui n’est rien ni personne encore, se sent tiraillé. En ce qui me concerne, c’était simple : j’étais sur le sol français où régnaient ma mère à demi française, et sa famille cent pour cent française (sic!), aux membres fiers comme des coqs, sûrs de voir en leur nation le fleuron de l’humanité victorieuse. Le rapport était bel et bien en défaveur d’un tiers-monde répugnant. C’est donc dans le mépris d’une part de moi-même que j’ai grandi. Pour les deux pelés de ma famille française, la solution était simplissime puisque de problème il n’y avait pas : je n’étais que française. Le reste (entendez par là, le spermatozoïde) n’avait ni importance ni la moindre valeur à leurs yeux.

Quand vers l’âge de dix ans s’est présenté le moment de confrontation avec ma famille de « là-bas » (famille dont j’avais eu des avant-goûts en France avec d’autres membres immigrés), ma mère s’est spontanément et inconsciemment présentée comme le filtre à travers lequel j’allais découvrir Naples et le village de mon père. Tout fut étrangement conforme à la vision instillée par mes grands-parents : répugnant, malodorant, chaotique, laid au possible, vulgaire à souhait, scatologique en diable, bordélique et libidineux. L’horreur.

J’ai vécu avec cette image de l’âge de dix ans à l’âge de quarante-cinq ans.

J’ai vécu avec cette tache.

Certes, une part inconsciente avait refusé cet ostracisme, j’avais fait des études italiennes, je parlais italien (au grand dam de ma famille française), j’étais allée en Italie… mais jamais plus bas que Rome. Au sud de Rome, une espèce de muraille hérissée de pics se dressait. C’était la muraille de la honte, du dégoût de soi. De l’âge de vingt-deux ans (date de ma dernière incursion en territoire barbare) à mes quarante-cinq ans, j’oubliai complètement ce qu’Italie voulait dire. Je n’y retournais pas, je n’y pensais plus, je n’ouvris plus jamais un livre écrit dans cette langue, j’oubliai tout de la culture de Dante à Verdi, j’effaçais. J’effaçais. Je n’émis plus jamais une parole dans cette langue, me persuadant même, il me semble, de ne pas la connaître.

C’est finalement Alain (mon mari) qui a remis l’affaire sur le tapis. Il était passé par Naples, bien des années plus tôt, en route vers la Sicile direction le Sahara, l’Afrique. Il gardait de la ville un souvenir étrange, intriguant. C’est lui qui m’a mis dans la tête d’y retourner. L’idée me paraissait folle, il lui fallut quelques années pour faire son chemin.

Je me souviendrai toujours du moment où notre avion est passé au-dessus du volcan, Naples s’étendait sous moi. J’ai saisi la main d’Alain, et j’ai saisi (avec sa permission) la main de mon voisin de fauteuil. « Qu’est-ce qu’il t’arrive ? », m’a demandé ce dernier. « J’ai peur », lui ai-je répondu. « Tu vas y arriver », m’a-t-il affirmé. C’était un Napolitain, un jeune informaticien travaillant à Milan et revenant chez lui pour le week-end ; la peur de Naples, il savait ce que ça pouvait être. Il comprenait parfaitement. Il savait que ce n’était pas seulement de la peur, mais la panique. Il sentait ma main trembler et que j’étais prête à défaillir, à repartir en France par le prochain vol. « Ça va aller, tu vas voir, tout va bien se passer. » Il était allé chercher au fin fond de lui-même, dans sa propre épouvante, je pense, la musique qui devait être mise sur ces simples mots pour leur donner forme et vie. Je sens encore le contact de sa main dans la mienne. Il m’avait bénie.

Ensuite, le voyage en taxi de l’aéroport au centre historique. Le chauffeur est un bon père de famille, une bonne gueule, un œil d’acier et des réflexes de samouraï. Je lui raconte mon histoire, c’est-à-dire celle de mon père. Son crime passionnel, sa fuite à travers l’Italie, la traque à Turin, et pour finir son exil en France ; son retour, vingt ans plus tard avec ma mère et moi, son arrestation en pleine nuit dans la chambre d’un palace à Bologne, sa remise en liberté grâce à l’influence de la famille… tout quoi. Et maintenant ma peur, mon horrible peur que la terre s’ouvre sous mes pieds et m’engloutisse à l’instant où j’entendrai les femmes parler. Pourquoi les voix de femmes ? Pourquoi une pareille frayeur ? Il me regarde dans le rétroviseur, il cherche mes yeux, il me sourit : « Tu es ici chez toi », il me fait. « Tu es de retour parmi les tiens ».

Ils avaient raison, les deux. L’informaticien obligé d’aller travailler à Milan ; le chauffeur de taxi avec ses yeux un peu gris comme ceux de mon grand-père. J’avais mis quarante-cinq ans pour faire mille kilomètres, mais j’étais finalement arrivée parmi les miens. J’ai fait quatre pas dans la via Purgatorio ad Arco, j’avais l’impression de reconnaître chaque pierre et qu’elles me saluaient : j’ai grimpé l’escalier de la cour intérieure comme si j’arrivais chez moi, dans cette chambre louée, dans le ventre de la ville. J’ai ouvert la fenêtre, nous nous sommes allongés sur le lit pour nous remettre un peu de nos fatigues et j’ai laissé venir à moi les borborygmes de la cité, ses cris rauques, ses râles, et ses odeurs aussi, son humidité de tuf. Et puis nous sommes sortis de l’immeuble, je me suis arrêtée chez le voisin du rez-de-chaussée qui fabriquait des lustres à pendeloques de verre. Nous nous sommes parlé, nous avons bu le café. J’ai dit bonjour à la première personne croisée dans la rue, qui nous a confié à la personne suivante, qui nous a conduits à celle d’après, qui nous a présentés à ses cousins, qui nous ont recommandés à l’aubergiste, qui nous a tuyautés pour la suite, pour la ronde. J’étais française ? Tiens donc, ils n’y croyaient pas. J’avais l’accent, la gueule de l’emploi. Ils me prenaient pour une Napolitaine qui aurait fait un peu trop d’études et puis c’est tout. Il m’avait fallu quarante-cinq ans pour trouver enfin la part de moi-même interdite.

C’est de cette double culture-ci que je veux parler. Pas d’un truc anecdotique genre : de mère xxx et de père yyy, ou « possède une double culture, parle couramment telle et telle langue, maîtrise les us et coutumes des deux pays, etc. ». Non, je ne parle pas de ce genre de bibine, de lieu commun, de platitude infecte : je veux parler du CONFLIT, témoigner que TOUTE CULTURE EST CONFLIT avec la nature et le monde, conflit avec l’âme ; que toute culture est conflit avec l’esprit. Probablement que si je n’avais eu qu’une seule culture, je ne me serais aperçu de rien. J’imagine. Le truc serait passé comme un suppositoire à la vaseline. Naturlich. « Tiens, prends cette carte mentale, c’est la réalité. » Et c’est bon pour la vie. Oh, oui, bien entendu, de temps en temps, on prend un billet pour les Indes, les contrées lointaines, on va picoler de l’ayahuasca en Amazonie, on s’encanaille… on repousse son horizon, qu’on croit ! On s’ouvre ! Pure rigolade ! On ne fait que filtrer. Mais c’est sûr, le poisson prend-il conscience de la nature de l’eau dans laquelle il est plongé ? Et nous, prenons-nous conscience de la nature de l’air que nous respirons et de ce que cela représente d’être par déterminisme des êtres respirants ? La plupart du temps, non. Pourvu que ça respire, le reste… à quoi bon. De tout cela, cependant, on prend conscience quand l’air vient à manquer, ou qu’il est pollué, ou qu’on s’étouffe. Eh bien, c’est exactement ce que j’ai vécu dans l’enfance : une sorte d’étouffement par manque d’air ou par pollution. Ma mère et tout mon environnement me soufflaient un air français, tout en me prévenant que si je m’amusais à respirer une seule goulée d’air de mon père, l’asphyxie serait inévitable. Et dans ma tête, ils mirent un tel filtre, si particulier, qu’à peine un souffle m’arrivait du « fin fond de l’Italie de chez les piantous, les macaroni, les pìpi, les ritals », me prenait la nausée, signe avant-coureur de l’anoxie.

Pour moi, c’est ainsi que j’ai pris conscience de ce qu’est la culture, de ce qu’elle représente. Longtemps, j’ai cherché une solution à ce conflit intérieur ; elle a commencé à se dessiner une dizaine d’années après ce premier retour à Naples : le malaise constant que je ressentais, cet étouffement de mon être intime était le produit de mon hybridisme non conscientisé et donc loin d’être assumé. J’ai dissout le problème en le sublimant grâce à l’écriture. Je suis cette macaroni, cette rital, cette sale Napolitaine qui exprime sa rage et son émerveillement extatique dans la langue transmise par sa mère. Dans cette guerre, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. La France et Naples, mes deux nations, sont les deux faces d’une même médaille, cette médaille que je suis.

à suivre…

« Adieu Amériques » est un roman, une fiction grandement inspirée par des faits réels. Les lecteurs se divisent en deux clans : celui des horrifiés et celui des enchantés. Les horrifiés le sont, car ils ne croient pas une pareille histoire possible. Les enchantés savent que tout cela est un vrai mensonge, car les romanciers sont par définition des menteurs. Peu importe ce que vous croirez ou pas, ceci est l’expérience d’une double culture, avec pour résultat que l’enfant, presque victime, n’a d’autre solution qu’avancer à tâtons dans une existence résolument incompréhensible

Nous sommes une petite bande d’auteurs. Nous avons pris cet #ecrireapropos pour nous exprimer sur notre métier d’écrivains et les sujets littéraires qui nous tiennent à cœur. Vous pouvez retrouver d’autres articles et découvrir des plumes libres ici

2 commentaires sur « #Ecrire à propos d’une double culture (première partie) »

  1. 255 ans avant la prise de la Bastille des explorateurs français allait découvrir ce que liberté, fraternité, égalité signifient. Hiver 1534-1536, le scorbut frappe l’équipage des nouveaux arrivants européens. Plusieurs meurent, les autres sont guéris grâce à la médecine des Micmacs.

    Une centaine d’années plus tard des générations d’explorateurs, de voyageurs et de coureurs des bois français, nées en terre du Canada, parcouraient les voies de pénétrations vers l’Ouest. Ils y faisaient le troc de produits manufacturiers européens contre des fourrures. Ce faisant, les contacts permanents avec les nations amérindiennes et plus particulièrement avec les femmes autochtones produisirent mariages et enfants : le début de la nation métisse des Prairies.

    Le métissage des gènes et des cultures donne la vigueur hybride. Je n’y vois pas un conflit, seulement un apport qui ajoute à la beauté du monde.

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