Une expérience de groupe en devenir : Collectif 15

Le 15 mars 2020, 15 auteurs bouclent un recueil de 15 nouvelles sur un thème commun: La lecture et l’enfant. Ce recueil intitulé Premières Lectures sera rendu public 15 jours plus tard sur la plate-forme de lecture libre en ligne : monbestseller.com

On pourrait évidemment considérer ce recueil comme l’aboutissement d’une rencontre par un travail collectif, mais je pense pour ma part que ce petit livre n’est rien de cela.

De mon point de vue, ce petit livre est une étape dans un processus.

Certes, en parler sur ce ton ne rend pas la chose sexy.

Eh bien, peu m’en chaut.

Oui, peut m’en chaut, car de mon point de vue de membre, ce Collectif a mieux à faire que plaire, intriguer, passionner. Nous ne sommes résolument pas dans une tentative de rapprochement feel good entre personnes bien décidées à attaquer le box-office ; tentatives telles qu’on les voit fleurir dans les réseaux sociauxet dont le propos à peine masqué est de mettre en commun des potentiels d’auteurs pour mieux escalader les marches du Top 10 et vendre plus de livres.

Alors voici quel est mon retour d’expérience de Collectif 15 :

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Dans la peau de Najjar Hassen

Il était une fois un pays désenchanté après une révolution manquée…

C’est ainsi que pourrait démarrer l’histoire de Salem, jeune facteur, arraché à son sommeil par un étrange cauchemar.
« Le Royaume de la Liberté » raconte la quête initiatique d’un jeune Tunisien destiné à retrouver son identité dans une société bouleversée.

Du 18 décembre 2019 au 25 février 2020, j’ai eu l’impression de vivre à la fois dans ma tête et dans celle d’un autre.

Pour mémoire : le 17 décembre je découvre sur monbestseller.com (grâce au traducteur Google!) un auteur Tunisien à la recherche d’un francophone disposé à traduire son livre Le royaume de la Liberté. Après quelques transactions orchestrées par Google, il s’avère que si Hassen a des difficultés à écrire le français, il le comprend parfaitement et connaît ses classiques. Il est donc en mesure de transcrire, même très approximativement, son texte.

Aussitôt, je lui propose un test dans le but de vérifier si je suis en mesure d’adapter son livre à partir de ses “notes”.

Le 18 décembre, le test est concluant et notre collaboration démarre et, aujourd’hui, vous pouvez lire Le royaume de la Liberté.

La mission

C’est un texte dont j’ignore tout en dehors de la ligne directrice ; un texte que je découvre chaque matin, et que je me suis engagée à mettre dans le “meilleur français possible”.

Dès le premier jour, je prends conscience des contours de cette mission particulière et de la stratégie que je vais devoir adopter pour la mener à bien :

En premier lieu accepter le texte tel qu’il est, tel que je le découvre page après page.

C’est un saut dans l’inconnu, car je ne connais pas Hassen. Seule mon intuition m’a guidée vers lui. Je comprends alors que je vais devoir épouser non seulement la forme d’un texte, ses développements mais surtout l’idéologie qu’il véhicule, et sans savoir jusqu’au mot fin où tout cela me mène.

Ensuite, évoluer dans le texte sans letransformer.

Ce qui se révèle plus difficile que prévu, car la tournure linguistique de Hassen et ses références sont arabes et les miennes latines. Sa façon de concevoir l’espace narratif, l’articulation des temps, par exemple, est totalement différente de la mienne. Je ressens confusément qu’il existe dans la langue arabe une circulation de la pensée qui m’est étrangère. Heureusement (mais c’était une condition essentielle), Hassen comprend et lit parfaitement le français qu’il a appris en seconde langue. C’est donc lui qui arbitre, qui valide, répond à mes interrogations.

Suspendre toute forme de jugement envers le texte et l’histoire. Museler la critique pour garder ouvert devant moi l’espace et l’énergie de la création.

Suivre le processus au pas du moine. Laisser le texte devenir le seul maître. L’expérience serait différente si j’avais connu le texte fini dès le départ, comme c’est le cas dans une traduction classique. Mais l’expérience aurait été moins bouleversante. Là, je me trouve en terre inconnue, sans carte, avec pour unique boussole la confiance réciproque entre moi-même et un auteur et un texte totalement inconnus.

Dans la peau de Hassen

Pendant 36 jours (que dire de plus devant la beauté d’un pareil nombre?) je vis “dans la peau de Hassen”. Je préfère dire “peau” plutôt que “tête”, car ce que je ressens alors est bel et bien physique : comme une sorte de déplacement, une implication de l’être physique. Nous sommes unis dans le même effort.

Mon travail s’apparente à une adaptation plus qu’à une traduction puisque je ne parle pas arabe et que le texte qui m’est transmis est rédigé dans un français certes approximatif, mais qui reflète précisément la forme que l’auteur veut le voir revêtir dans cette langue. Ce qui pourrait être pris de prime abord comme une facilitation ne l’est pas, si l’on y regarde bien. Car il ne s’agit non pas de traduire librement un texte d’après sa propre connaissance de la langue originale, mais de permettre à un auteur de langue étrangère de matérialiser d’idée qu’il se fait de son texte. Une espère de second accouchement à travers deux corps étrangers…

Sentir cette présence en soi est troublant, et je m’avoue bien incapable de mieux décrire et définir ce trouble. L’idée de “déplacement” s’impose. C’est comme se chercher à travers quelqu’un d’autre, un étranger ou chercher cet étranger en soi à travers l’expérience littéraire. Expérience troublante.

Dès lors, il devient indispensable, je dirais presque vital de dessiner les contours de cette présence.

L’isoler pour mieux la cerner, pour pouvoir me dire : ici c’est le territoire de Hassen -son mental, sa culture, son histoire,etc.- et là-bas, c’est moi. Comment vais-je faire pour parvenir jusqu’à son territoire ? Comment déchiffrer sa carte, l’utiliser pour parvenir sur son territoire et le décrire à ma façon ?

Prêter ma voix

Finalement, je dirais qu’adapter ce texte aura été comme prêter ma voix et mes mots à l’autre, afin qu’il puisse s’exprimer dans ma langue -pour lui à moitié étrangère-, quand de la sienne je ne connais rien.

“Suggérer” une forme possible est très différent de “traduire” un texte. Dans le premier cas, il ne saurait être question d’appropriation.

Mais ce processus complexe qui consiste à mettre sa voix au service d’un autre (au cinéma, on parlerait de doublage) oblige à recenser ses propres ressources pour discerner celles qui peuvent et doivent être offertes à l’autre. Celles qui le concernent, le caractérisent. Celles qui serviront le mieux son but.

C’est donner en s’effaçant.

Étrange exercice auquel je ne m’attendais pas. Travail de fouilles, de récapitulation. Énorme travail de l’imaginaire pour percer l’imaginaire d’un auteur dont on ignore absolument tout, hormis les phrases parfois claires, parfois déconcertantes qu’on reçoit chaque matin pendant 36 jours consécutifs.

Aller chercher ce texte si loin, ce fut pour moi comme conquérir ma propre écriture.

Un chemin de crête

Le plus difficile aura été de rencontrer la main de l’auteur (celle qui écrit) dans toute cette obscurité. Travail en aveugle. C’est ainsi que je qualifierais l’expérience. Avancer à tâtons dans les mots.

Mais surtout être tous sens en alerte, car le risque majeur est de traduire sa propre histoire. Il faut sentir sous ses pied le chemin de crête et s’y maintenir. Ne pas être pris par le vertige et tomber d’un côté dans la version de l’auteur, parsemées de chausse-trappes, de faux-amis, d’impropriétés, etc. Mais ne pas succomber au charme de ses propres abysses au risque de réécrire l’histoire à sa façon.

Je crois que le jour de ma plus belle joie et de ma plus grande crainte a été celui où Hassen m’a dit : C’est comme si tu avais toi-même écrit le texte.

J’ai alors ressenti la joie d’avoir bien servi mon frère en écriture et la panique de l’avoir trahi.

Rencontre avec un journaliste du troisième type

Depuis le début de l’aventure éditoriale, les journalistes sont les bonnes fées d’Adieu Amériques.

Tout a commencé avec Mario Albano et Denis Trossero de La Provence, puis récemment, je reçois cet appel de Joël Born de Centre Presse.

Et le voici bientôt chez moi, dans ma cambrousse, mon repère en Quercy.

Ce qui frappe chez Joël, dès le premier regard, c’est son incroyable gentillesse. Et ensuite sa capacité à mettre en confiance, à mener l’entretien, à l’enrichir sans dériver. Je crois qu’on appelle cela l’empathie.

Et la surprise du jour : nous avons, Joël et moi, quelque chose en commun. Ce quelque chose est intitulé CALIBRE 12.

Pour moi, c’est le titre d’un des trois blues, élu Prix des Lecteurs 2019 monBestSeller et chapitre.com édités maintenant chez Bookelis, ici

Pour Joël Born, c’est CALIBRE 12, une nouvelle association de création et de médiation audiovisuelle intitulée Calibre 12 vient de voir le jour dans le Bassin de Decazeville, en Aveyron.

Nous étions faits pour nous rencontrer et j’espère que nous nous reverrons bientôt, dès que les multiples activités de Joël lui en laisseront le loisir.

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Les Yeux de Pierre de Nadine Lamaison

Il y a des livres qu’on ne veut pas refermer avant le mot fin. Pour moi, Les yeux de Pierre font partie de ceux-là. Fort heureusement, j’avais pensé à le glisser dans mon sac avant d’aller prendre un train. Et où est-on mieux que dans un train pour lire sans être dérangé ?

La plupart des livres racontent une histoire, d’autres prennent appui sur une histoire pour en raconter une autre. Comme il y a la “sous-conversation” chez Nathalie Sarraute, je dirais qu’il y a chez Nadine Lamaison une “sous-narration” et que c’est cela, pour moi, le plus intéressant dans sa recherche et sa production littéraire.

Parlons du livre.

Pierre est un garçon et ses yeux sont bleus.

Avant de tenir le livre en main, j’avais compris qu’il s’agissait d’yeux de pierre. Et j’étais bien sûre de mon fait puisque je savais que Grégoire, le père de cette histoire, est maçon. Mon inconscient avait fait quelques tours et détours par Antibes, Audiberti, retour par Nougaro : Jaques Audiberti, dites-moi que faire pour que le maçon chante mes chansons, arrivée chez Nadine Lamaison : les yeux de pierre ; la pierre qui regarde, témoin silencieux de l’Histoire et des histoires.

Pierre est un garçon et ses yeux sont bleus. Certes ! Diantre !! Diable !!! Si vous l’dites. Mais je n’y crois toujours pas. Je suis rentrée dans le livre avec la pierre et j’en suis sortie plus convaincue encore. Nadine Lamaison voulait me jouer un tour, mais ça n’a pas fonctionné. Et tant mieux, car je crois que c’est ainsi et pas autrement que son tour est réussi !

Quatre heures durant, j’ai lu des mots en entendant une autre histoire.

Dans les mots, il y a du temps qui s’écoule, des mois, des saisons ; dans l’histoire que j’ai lue, il n’y a qu’un jour, un long dimanche…, un jour qui ne finit que pour exploser. Une explosion préfigurant celle de la guerre 39-45 qui éclate dans les dernières lignes.

Dans les mots il y a des gens, toute une famille, mais dans l’histoire, il n’y a qu’un seul corps, grouillant de vie ou de vermine, on ne sait pas.

Dans les mots, il y a des peuples (français, italien, allemand, algérien…). Dans l’histoire, il n’y a qu’une seule humanité et plus précisément il n’y a que le peuple, les ouvriers et leur force physique, leur soif de vin, les femmes avec leurs corvées, leurs corps désirants-désirés, leurs corps, rien que des corps d’enfants, de poupées, d’animaux de ferme, animaux sacrifiés, prélude à la nouvelle boucherie organisée qui avance et qui va faire tout péter.

Et le style, demandez-vous ?

Hypnotique. Comme une musique répétitive, une goutte d’eau qui finit par déchirer notre silence intérieur. À quoi est-ce dû ? Au rythme, je crois. Pas au rythme de la phrase elle-même, mais plutôt à celui du regard, du déplacement du regard de l’auteur comme un balancier, et aussi à sa direction d’orchestre.

Je n’en dirai pas plus au risque d’en dire trop.

Place au livre.

Les yeux de Pierre, Nadine Lamaison – Edition Publibook – ISBN 978-2-7483-0105-2 – 200 pages – 16€77.

Critique d’Adieu Amériques par Nadine Lamaison

Publiée sur Babelio, le 12 février 2020

https://www.babelio.com/livres/Viti-Adieu-Ameriques/1195897

L’écriture des femmes est souvent sans compromission. Nous n’irons pas en Amérique mais bien plus loin avec ce roman de Catarina Viti.
Cela commence par : « Et puis.. » et nous cueille en douceur dans la chaleur d’un été. Pour aller là où nous ne savons pas aller, vers une quotidienneté insécure, âcre, petit à petit dérangeante et bientôt cauchemardesque, mais sans ligne droite, sans vision manichéenne, à la manière d’un Jackson Pollock, par couches accumulées et projections sur la toile.
Catarina Viti nous transporte dans un monde allégorique, cruel, où les peaux s’arrachent, un monde où le rejet, l’opprobre, l’enfermement, le manque d’argent nourrissent l’aigreur, la bêtise et la folie.
Ce roman est le décrassage de l’humiliation.
Dans un prisme déformant l’auteur construit une fantasmagorie pour exorciser ce qui ne peut se dire que dans l’outrance ou le gommage.
L’outrance car il est des douleurs que l’on ne peut cracher que dans l’exacerbation : « Mam’ ». le gommage ou l’affadissement, car certaines réalités nécessitent l’absence de mots sous peine de manques insupportables ou d’impossibles cicatrices : « l’Autre ».
Elle, l’enfant, est seule entre ses parents, et côtoyer les autres c’est les effleurer ou se mentir, se tromper, haïr parfois. Sauvage, perdue mais lucide Anna vit recluse dans une suie affective, arrimée à une mère chaos et loin d’un père mutique. Blessée, elle abandonne peu à peu ses mirages.
Catarina, au plus près de sa véracité romanesque, nous donne les clés de la naissance d’Anna en nous faisant part d’une citation de Carson McCullers. Elle en extrait l’essence et a comprimé la vie de cette enfant entre dix et treize ans pour en expurger la désolation jusqu’à la dernière goutte : « Un poids impossible à supporter ».
Au fil des pages l’accent se durcit, devient rauque, appuie sur les déviances, les situations tranchées à la lame de rasoir. L’enfant devient ce coeur « dur et grêlé ». La plume de Catarina est authentique.
Le regard qu’Anna pose autour d’elle est de plus en plus acerbe, ses mots de plus en plus crus, ils sont ceux de la révolte, de sa volonté d’en finir avec ce bourbier complexe, car pétri d’amour et d’espoir. Derrière les faits, les détails, Catarina dissimule les sentiments essentiels et nous n’avons qu’à poser notre oreille pour les écouter.
Il fallait cette démesure, ces distorsions, Catarina, pour dire, malgré les silences et les peurs, la force qui conduit vers « la lumière éblouissante de la vie ».

Critique d’Adieu Amériques par Marie Berchoud

Publiée le 24 janvier 2020 sur Babelio

https://www.babelio.com/livres/Viti-Adieu-Ameriques/1195897

Présenté comme « une fresque familiale extravagante, débordante d’énergie et de rage de vivre » (4e de couverture), ce roman est aussi bien davantage, et pour plusieurs raisons.
C’est d’abord une raison de fond, qui trame tout le récit mais en sourdine (quelle force, alors !) : bien plus que la pauvreté au jour le jour (car Camus, enfant de Belcourt fut pauvre aussi sur les rives de la Méditerranée), le malheur de cette petite famille est ancré dans les illusions perdues des futurs père et mère de la jeune narratrice : ils ont commencé leur vie dans l’éclat de la jeunesse, puis la première dauphine de miss Flots bleus s’est retrouvée engrossée par Gino, le bel Italien qui avait commencé par gagner sa vie avec les dames riches de Capri (il les volait, mais qu’importe quand l’argent coule à flot et que seuls les yeux et les jeux de l’amour). La narratrice, Anna, contemple cette défaite jumelle tout en la subissant. C’est dans un village proche de Toulon. Car l’Italie ne subsiste plus que dans leur patronyme, que les gens du cru ne savant pas prononcer, ils s’obstinent à dire le G de Magliulo. Et c’est comme si ce G franchouillard traînait dans la boue les ors de la vie passée, en rappelant l’exil, la perte du pays natal.
Les deux jeunes gens si beaux se retrouvent coincés dans un mariage autour du ventre rond qui contient la future Anna, narratrice. Les lecteurs, eux, se retrouvent plongés dans l’émigration italienne de Naples (en particulier) vers le sud de la France, pendant les Trente glorieuses, grosso modo les années cinquante. La jeune Anna raconte sa une vie de famille explosive et ordinairement dramatisée, comme pour faire afin surgir le sentiment d’exister à nouveau. Chaque parent est à deux doigts de craquer : la mère hurle et invente, rêve, se suicide régulièrement, prend des coups et houspille sa fille, le père se tait à outrance, soit une implosion à grand et petit feu, car il faut ce qu’il faut quand on est pauvre, qu’on trime, mais avec la fierté chevillée partout où ça joint, ça swingue et ça bouge.
Alors, cette famille Magliulo ? Anna, la narratrice après coup, a neuf ans au début du récit, lequel se termine sur ses quatorze ans. Enfin, se termine… il continue, mais autrement, sans avoir été porté au jour, ou pas encore. Il est délicat de dire l’adolescence, c’est-à-dire de la faire exister : pas trop de mots, mais les justes, pareil pour les situations, et surtout, ne pas fermer les angles, laisser partout les lignes de fuite vers l’infini d’en bas et en haut – bref, ce qu’a réussi Patrice Salsa (Lewis) avec « La part des anges ».
Le père, Gino, surnommé Al Capone ou Croc-Dur par sa fille et sa femme, et aussi, de plus en plus au fil du récit, l’Autre, est un taiseux qui travaille dur et de temps en temps explose. Comment a-t-il pu se faire coincer dans un mariage, lui ? Oh, ce ne fut pas de gaieté de cœur, mais Mam’ a sorti le grand jeu, fait le forcing à l’italienne après avoir tenté vainement d’avorter, comme elle le rappellera à sa fille dans leurs échanges quotidiens. Sympa, non ? Mais plus fréquent qu’on ne pourrait le croire. Eh oui, Anna, la narratrice, s’est accrochée.
Est-ce pour cela que la jeune Anna grandit en rêvant d’être amoureuse, mais les bébés, pouah !? Toute l’adolescence des filles est là : il y a celles qui sont déjà dans le moule, les trop aimées (donc mal), les reproductrices ; et celles qui cherchent la lumière, elle est là, dans une série de refus et de recherches, de pas de côté, pas chassés, de hontes et d’élans. Que les mecs aient un peu d’imagination : hé, vous qu’avez-vous ressenti à votre première éjaculation ? Et vous les filles, dont je suis, vos premières règles ? On vous bassine avec la féminité, enfin, la possibilité d’avoir des enfants, etc., mais ça fait mal, bordel ! Et ce sera comme ça touts les mois, au secours ! Être vivante, oui, consentir à un destin déjà tracé, ça reste à voir. Ainsi raisonne la jeune Anna, parvenue à l’âge sérieux de quatorze ans.
Il ne faudrait pourtant pas croire que la chronologie est la seule logique de progression de ce roman. Une progression thématique croise la progression historique. Ainsi, les lecteurs découvrent du drame et du rire – du burlesque montrant que la vie est première, même quand Mam’ entraîne sa fille sur la pierre à suicides (notez le pluriel : on recommencera) au-dessus de la Méditerranée. le rire n’affaiblit pas le drame, il donne à ses protagonistes l’énergie de continuer. Non, je ne divulguerai pas les thèmes, ils sont tous là, en fait, de l’infidélité aux rêves d’amour (assortis des rêves d’Amérique pour la jeune Anna), de la lutte pour s’en sortir jour après jour à la confrontation riches / pauvres, à l’art face à la mort et à la mouise (car il y a une éclatante madone italienne, dite la pute, et un peintre), aux ratages que vous sert la vie sans repasser les plats : ainsi la mère, Mam’, ex dauphine de Miss Flots bleus, a un don pour le dessin qu’elle va laisser perdre ; mais elle poussera sa fille à écrire… avec des bonheurs inégaux, poèmes, tracts contre la guerre du Vietnam signés « une petite fille de douze ans » (très Greta T. avant l’heure).
Je reviens sur certains personnages secondaires (ils sont tous bien croqués), tel Chabot, ce voisin qui explique « Mao Cétoungue » à la jeune Anna tout en regardant des westerns, lui du côté des Indiens spoliés de leurs terres, elle du côté des « cobois » qui alimentent ses rêves d’Amériques – autre migration encore, autre rêve. Chabot restera son seul vrai ami, dit-elle. Autres personnages secondaires, les trois sœurs de sa classe qui vont partir vivre à New-York et s’entraînent à parler anglais, vêtues en pimbêches, ou l’élève Degensztein, violent et incompris de tous, ou encore le couple des Bondu, de retour d’Afrique noire, riches et radins (cela va ensemble) et pire.
Au total tous ces personnages existent et leur milieu de vie aussi, c’est prenant. Ci-dessous, quelques extraits. Mais avant, une remarque sur la titraille et ce sera mon seul bémol avec quelques dièses : il y a de très bons sous-titres, « Indifférence des princes charmants », mais quelques-uns sont en trop, tel le premier, « Canicule » (l’information est donnée deux lignes plus bas), et ce n’est pas grave, on passe. Les titres de chapitres sont concrets et justes, sauf un ou deux, citons « L’hypothèse d’un autre moi », chap. 7, qui aurait (peut-être) été plus juste ainsi, « Entrée dans le monde » car il y a dans ce chapitre comme une deuxième naissance. Après « Des fissures aux Amériques », vient le chapitre 10, « Dissensions et perspectives de dissensions », mais pourquoi ne pas rester dans le concret des terrains qui bougent ? Ou « Dérives diverses et variées », chapitre 10, alors que tout simplement ça chauffe ! Bref, certains titres font étiquette autocollante sur marchandise de supermarché ! C’est dommage, mais mineur. Ce roman vaut bien mieux que cela, qu’on se le dise.
Tiens, appréciez donc les dialogues… et le reste :
EXTRAITS
« Mam’, hier j’ai cassé le bras de Roger Gomez, lui avais-je annoncé sobrement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il se moquait encore de moi.
— T’as bien fait. Il l’a bien cherché. » (p. 131)
Et, page 159 :
« Peindre ? Peintre ? Lui, Don Alfiero, l’oncle de l’amie de mon père ? J’essayai aussitôt de me le représenter dans la combinaison blanche des peintres en bâtiment, en équilibre au sommet d’une échelle, armé de rouleaux et de brosses, en train de badigeonner un mur en sifflotant. Mais cette image eut à peine le temps de s’ébaucher qu’il précisa ne pas être peintre en bâtiment comme Mam »’ l’avait cru, mais artiste peintre. L’Oncle se mit aussitôt à nous raconter sa vie. Et c’est ainsi que Dieu, Giotto et l’arthrose égayèrent nos soirées de printemps. »
Page 292 :
« Ma mie me tend une cuvette. ‘Va la porter à cette idiote, qu’elle ne vomisse pas sur le dessus de lit’. C’est une cuvette en fer blanc, dans laquelle Mam’ laisse couler un filet de bave souillée de sang.
C’est ce visage-là que je reconnus. Une dizaine d’années s’étaient écoulées depuis ce matin de juin, je n’étais plus une petite fille haute comme trois pommes, qu’on peut assommer à coup de cuvette en fer en la maudissant d’exister. Mon couteau à cran d’arrêt à la main, je la défiais du regard. Repensait-elle, elle aussi, à cette scène pathétique ? À la douleur lancinante qui ne faisait alors que débuter ?»