Catégories
Chronique

La BD Blanche de Sol Ferrières

Il est dans la nature d’un auteur de nous entraîner dans son univers. C’est ce que fait Sol Ferrières avec ses deux romans « L’éclat de verre » et « Un certain Arthur Kramm « . Mais il fait plus, beaucoup, infiniment plus.

Si, comme moi, vous aimez le dessin, la bande dessinée, mais que la seule chose que vous réussissez à dessiner c’est le bonhomme patate… vous allez vivre avec les romans de Sol Ferrières une expérience pas ordinaire. Vous allez pouvoir concevoir, au moins dans votre tête, une BD unique, la vôtre. Ouvrez le livre et laissez s’éveiller l’illustrateur qui sommeille en vous.

« Le point commun entre mes nombreuses expériences professionnelles et personnelles m’a longtemps échappé, mais j’ai fini par le trouver : c’est le rapport entre l’écriture et l’image. Le mot écrit dans son rapport à l’image me fascine. »

Alors de quoi s’agit-il ?

Je me suis autorisée à intituler « l’expérience Ferrières », car réellement, c’en est une, BD Blanche. Mais j’aurais aussi bien pu mixer roman & bande dessinée ; écriture & Polaroid ; story-board & idéogrammes… car l’auteur réussit à faire fusionner sur la page ses deux passions : dessin et écriture.

  • Imaginez une page divisée en huit blocs, ça c’est pour la base.
  • Dans chacun de ces blocs, un texte hyper court, parfois un seul mot.
  • Chaque bloc fait surgir une image dans l’imaginaire du lecteur.
  • Chaque image est reliée aux autres par un scénario sur le fil du rasoir, un vrai roman noir.

À la lecture, quelque chose se produit dans le cerveau et au bout du compte, on est bien en mal de dire si on a lu un roman, vu un film, imaginé une BD. On a probablement fait tout cela en même temps. Quant au texte : entièrement dégraissé ! Il n’en reste que l’essentiel, les quelques mots chargés de sens et d’images qui permettent au lecteur de composer librement et d’habiter à son aise, à son goût, les espaces blancs de la page.

J’ai posé quelques questions à Sol Ferrières. Ses réponses m’ont permis de mieux comprendre sa démarche.

J’ai voulu d’abord savoir s’il avait eu une sorte de déclic pour se lancer dans cette création si particulière qu’il est peut-être le seul à pratiquer.

Raconter « sous forme liquide », comme il appelle cela —c’est-à-dire comme le font les romanciers au moyen d’un flot continu de phrases, paragraphes, chapitres—, ne lui a jamais convenu. Même s’il apprécie ce rapport à la durée quand il est lecteur, il n’y trouve pas son compte dès lors qu’il entre dans le rôle d’auteur.

Il lui fallait donc trouver un moyen plus direct, moins distillé. Le texte théâtral, qu’il considère comme une parole directe sans mise en perspective textuelle des situations, lui a apporté une ébauche de réponse. En s’appuyant sur cette base, il en est arrivé à penser qu’il pourrait raconter ses fictions en reprenant une formule qu’il connaît parfaitement : le story-board. En remplaçant bien entendu les esquisses par de courtes phrases. S’il y a eu déclic, c’est à ce moment, quand il a constaté qu’il pouvait tout à fait mener un récit de bout en bout de cette manière. La suite, c’est énormément de travail.

J’ai voulu savoir ce que cette forme d’écriture lui permet d’exprimer de différent

Pour lui, la réponse est de l’ordre du souffle. Un auteur, m’a-t-il dit, doit trouver son propre rapport à la durée ; trouver le rythme qui le tiendra jusqu’au bout. Cette forme d’écriture lui permet de plonger dans un univers fictionnel qui n’appartient qu’à lui. Écrire « liquide », pour reprendre ses termes, ne lui convient pas. Il a alors l’impression de porter les habits d’un autre. En écrivant ses BD Blanches, Sol Ferrières a trouvé sa manière, son rythme, et le souffle qui lui permet de raconter des fictions. Traduire tout cela sous une forme classique n’aurait pour lui pas le moindre sens.

Finalement, à quoi ressemble une BD Blanche ?

À une page 15 x 22,7 dans laquelle tout l’espace devient signifiant. Chaque page est animée en huit blocs. Huit est le nombre de base auquel Sol se tient, celui qui donne la régularité, la structure et le tempo au texte —quitte à le modifier ici et là pour le réduire à deux ou trois blocs, ou même à un seul. Ces contraintes engendrent une scansion, car les phrases n’excèdent jamais la limite du bloc. C’est un peu sa version du mètre poétique.

Autour des blocs, le blanc de la page. Ces blancs ne sont pas vides, ils ont du sens. Leur espace variable est là pour servir de contenant à l’imaginaire du lecteur, lui permettre de reconstituer lui-même les éléments que l’auteur a volontairement tenus à distance, tout ce qui ne relève pas de la moelle même de l’histoire : l’image, l’action, l’émotion. Exit les effets de syntaxe ! Exit les descriptions, les explications, les justifications, les plongées en apnée dans la psychologie des profondeurs.

Tout le gras de la production littéraire actuelle, dans lequel nous sommes noyés, a été arraché.

Quant à la couverture du roman, c’est une petite merveille. C’est elle qui donne le ton de l’histoire, unique moment où l’auteur intervient pour nous donner le la.

À propos de l’inspiration de Sol Ferrières

Il a été marqué par la bande dessinée primitive de Töpffer, par exemple. Et par des auteurs (complètement et injustement) oubliés comme Noël Sickles qu’il tient pour un géant. La BD contemporaine l’intéresse, évidemment. On a parfois comparé ses textes aux dessins de Manu Larcenet qu’il adore.

Côté littérature, c’est Hemingway en priorité. Borges, Bataille ont été ses lectures formatrices.

Sol est aussi amateur d’opéra contemporain. Michaël Levinas, Pascal Dusapin et d’autres compositeurs tiennent souvent le rôle de mentors et d’inspirateurs dans le processus de création.

A propos de Sol Ferrières

Installé à Bruxelles, Sol Ferrières pratique et enseigne le dessin. Sans cesse occupé à de nouveaux projets, il a sur ses étagères d’autres textes terminés ou en préparation. Sol signe également des récits dessinés, des roman-photo, des films courts, etc.

Vous pouvez découvrir ses deux romans sur le site de lecture en ligne monBestSeller (c’est l’endroit où je l’ai rencontré), et si vous devenez fan, je vous conseille vivement l’expérience papier. Allez-y, jetez un œil ici et

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s