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Mets ton masque, Lolita

Eh bien oui, j’avoue. Je n’avais encore jamais lu Lolita. Et finalement, je suis enchantée de ne découvrir ce texte qu’en 2020. Non seulement après « me too », après « le Matzneff nouveau », après les innombrables procès pédophiles, etc. Mais surtout après le confinement, le déconfinement et juste avant le reconfinement et le re-re, et après la censure sur les réseaux sociaux et ailleurs, le couvre-feu au-delà de 21 heures dans les villes, etc., etc. En bref, après la mise sous cloche de la société.

Tous ces éléments réunis m’ont poussée à exhumer un questionnement qui m’a longtemps obsédée dans ma prime jeunesse, mais que les contingences de la vie m’avaient fait un peu oublier : à quoi ressemblerait une contre-culture littéraire aujourd’hui ? Est-elle encore possible ?

À quoi ressemblerait une contre-culture littéraire dans le monde actuel ?

J’ai cru apercevoir quelques pistes de réponses à travers ma lecture de Lolita.

Commençons par le commencement :

De nos jours, on le sait, aucun éditeur ne prendrait le risque de signer Lolita. Point. On n’éditerait pas ce livre de Nabokov, car il traite d’un thème non politiquement correct et, pire encore, d’un sujet indigne.

Première piste donc : de nos jours, il n’est de place que pour le correct, le bien-pensant. Le « sale » en littérature ne peut exister que sous forme volontairement salie. Il suffit de gratter un peu, pour apercevoir sous la boue factice, la pureté d’une pensée sans tâche et sans calcaire, juste « encanaillée » ce qu’il faut pour la circonstance. Je vous laisse trouver vous-mêmes les exemples. Si l’on fait dans le trash, c’est exclusivement pour faire le buzz et vendre du book. Une certaine forme de vice, de grossièreté est bien venue à partir du moment où elle ne remet pas le système en question ou mieux encore si, par ricochet, elle en renforce les principes. On peut écrire sur la pédophilie (ou le terrorisme, la compromission, etc.) à condition de donner le beau rôle à la victime. Ainsi, en même temps que l’on déboulonne un écrivain, on propulse celui qui le dénigre, comme si la société, n’ayant plus le courage de regarder ses vices en face, elle se repaissait de leurs reflets dans le miroir.

À quoi pourrait bien ressembler cette contre-culture littéraire ?

Peut-être au courage que montreraient certains auteurs prêts à regarder la réalité droit dans les yeux ? À leur fronde pour forcer les éditeurs à réinvestir leur rôle, à ressusciter la mémoire de quelques Poulet-Malassis

Évidemment, cela ne serait pas sans risque. Les écrivains en question se verraient haïs, conspués par la foule sentimentale. Quant à leurs éditeurs, ils friseraient le dépôt de bilan.

Une contre culture littéraire est-elle seulement envisageable de nos jours ?

Difficile d’y croire.

Revenons à Lolita. Nabokov s’est exprimé avec une extrême précision à propos de son livre. J’ai regardé tous les documents d’archives pour essayer de bien cerner le personnage. Nabokov savait que son livre ferait scandale, mais il était porté par l’idée d’écrire un chef-d’œuvre. Il savait, bien sûr, qu’on le soupçonnerait de pédophilie. (Là encore, il faudra m’expliquer quelque chose. Il me semble que personne n’a jamais suspecté Agatha Christie d’être une meurtrière au prétexte qu’elle écrivait des intrigues policières, mais passons…).


Nabokov a expliqué comment lui est venue l’inspiration. Début 40, alors qu’il réside à Paris, il lit les résultats d’une expérience scientifique, laquelle avait consisté à faire dessiner un chimpanzé. Le premier dessin connu de primate représentait les barreaux de la cage dans laquelle le singe était enfermé. Ce jour-là, Nabokov ressent le premier frisson de Lolita. En attendant l’inspiration décisive, le futur Lolita prend la forme d’une nouvelle écrite en russe, et que Nabokov a détruite par la suite. Le singe renaîtra des années plus tard sous les traits du personnage central du roman, Humbert Humbert (autrement dit, une répétition de H symbolisant les barreaux de la prison mentale depuis laquelle le narrateur de Lolita appréhende le monde).

En homme cultivé, Nabokov attribue à HH des réflexions, des pensées, des croyances et des habitudes qui, selon lui, suffiront à faire la preuve qu’il n’est pas son personnage. Mais ces indices passent inaperçus aux yeux d’un public d’ignares. Enfin, Nabokov rappelle inlassablement aux journalistes et autres critiques la définition d’une œuvre d’art.

Hélas. Soixante ans plus tard, la pilule Lolita n’est toujours pas passée. Aujourd’hui plus qu’hier, Lolita embarrasse et dérange les purs esprits du XXIe siècle. Et voici comment on s’y prend aujourd’hui pour régler son compte à l’un des chefs-d’œuvre de la littérature.

Une enquête a été menée, il y a quelques années, sur la vie de Nabokov. Le but ? Apporter la preuve qu’en peignant HH, l’auteur avait raconté sa vie de pédophile, et, de cette manière, démontrer que l’écrivain de génie n’est en définitive qu’un criminel. Cette enquête n’a pas apporté la moindre preuve d’une tendance à la pédophilie chez l’écrivain. Mais peut-on réellement se fier à une enquête ?

Sarah Weinman (auteure américaine) a sorti son livre Lolita, la véritable histoire, dans lequel elle soutient que la seule inspiration de Nabokov tient à l’enlèvement de Sarah Horner. Enlèvement pédophile qui prit la forme d’un road-trip de vingt-et-un mois —1948-50. Madame Weinman démontre ainsi que le chef-d’œuvre littéraire n’est rien de plus que la transposition d’un fait divers.

Mais cela va plus loin encore. S’autoproclamant avocate de Sarah Horner (l’enfant enlevée), et par extension, de tous les enfants victimes de pédophiles, madame Weinman décrète de rétablir la vérité à propos de Lolita et s’emploie à « réécrire » le livre de Nabokov du point de vue de la jeune fille réelle. Laquelle, à la différence de l’héroïne du roman, s’est suicidée peu de temps après sa « libération ».

Mais qu’importe l’invraisemblance… Pour finir, madame Weinman trouve la preuve de la culpabilité de Nabokov : le temps qui lui a été nécessaire pour écrire le roman, les cinq années (sic!), et les doutes qui l’avaient tiraillé pendant cette période. Autrement dit, c’est à la rapidité de rédaction et l’optimisme béat qu’on mesure aujourd’hui la qualité morale d’un écrivain. Exit le travail ! Exit le doute !

Que penser enfin du livre de Christophe Tison ? Rien, cela est préférable. Le Journal de L autrement dit le journal intime de Lolita, un salmigondis censé combler « le déficit d’expression dont l’écrivain a affligé sa protagoniste ».

Ma conclusion avant d’aller me coucher :

Lolita.

Ceux qui se sont exprimés sur le livre à sa sortie l’ont rarement bien lu. Et je ne suis pas sûre que l’on trouve aujourd’hui de véritables lecteurs de ce roman. En tout cas, certainement pas dans l’aréopage qui décide de l’air du temps. Autrement dit, après avoir été sérieusement amoché par le film de Kubrick, Lolita vient de se prendre deux balles dum-dum dans le coffre. Difficile de s’en remettre.

La contre-culture.

Je crois que si de tout temps la société a façonné des clichés, et que de tout temps la morale a essayé d’étouffer le citoyen, notre société marchande a réussi tout cela et encore à crever l’œil du regardeur. Ce qui prime de nos jours, ce n’est pas de faire de l’art, mais de remplir les rayons en caressant toujours le public borgne dans le sens du poil. Alors, vraiment, dans un pareil cercle vicieux… la contre-culture sera pour plus tard. Peut-être.

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