A la poursuite de la « Note Bleue »

Il n’y a qu’une seule raison d’écrire, le reste n’est que faux prétextes. Cette raison, c’est la poursuite de la « Note Bleue ».

Les autres arguments, la plupart du temps non conscients et/ou non assumés, et n’ayant rien à voir avec l’acte d’écrire sont : une façon de passer le temps, de se distraire, d’apporter quelque chose aux autres ou de partager quelque chose avec eux ; l’espoir de célébrité ; une stratégie -assez hasardeuse- de faire de l’argent, etc.

Non, n’en déplaise à l’engouement actuel pour la démocratisation de l’écriture, à la dictature des réseaux dits sociaux, tous ces arguments fallacieux n’ont aucun lien avec la littérature pour la simple raison qu’on peut atteindre tout ces buts par de multiples autres moyens.

L’écriture est -et a toujours été- un exercice spirituel silencieux. Une pratique monacale désintéressée.

Comme dans certaines formes de méditation, on attend de ferrer le « Gros Poisson », sans jamais savoir ni le quand ni le quoi. Informé d’une seule chose : le comment. En écrivant sans cesse, éveillé, endormi, avec ou sans outil pour clouer les mots sur la feuille ; maintenu en éveil par les pages miraculeuses écrites par d’autres avant soi, et aussi par la peur de s’assoupir un instant et, comme Lancelot, manquer le Graal.

La Note Bleue, notre Gros Poisson… il faut des années avant de savoir où ne pas la chercher. Car si l’on sait peu de chose d’elle, on sait du moins ce qui la rebute, la fait fuir.

  • La mode
  • Le bruit
  • La foule
  • La spontanéité
  • Le connu

Est-il besoin de préciser ?

La mode, c’est l’air du temps. Ce qui fonctionne à un moment donné. Entendez par là qui se vend. Ce que les lecteurs sont conditionnés à vouloir lire. S’inspirer du mainstream de la production livresque d’une époque est une stratégie imparable pour ne jamais croiser la Note Bleue.

Le bruit, c’est le battage, notamment sur les réseaux sociaux, enfants interactifs de la télé. Battage qui porte à croire que le classement au tableau des ventes est l’indice de la qualité d’un livre. Battage qui fonctionne sur le même principe que le cimetière des fourmis. Plus le tas est important, plus forte est la probabilité d’un nouveau dépôt par la fourmi

La foule, reliée au précédent item, découle de la simple logique : pour qu’un texte soit le plus largement plébiscité, son degré d’originalité doit être médiocre. Pour plaire à grande échelle, un objet doit être conforme à l’attente du public ou le devancer sans le déstabiliser.

La spontanéité. Un des corollaires de la démocratisation (de tout, de rien, de tout du tout) de l’écriture est le facteur spontanéité. Spontaneous is beautiful Dans spontanéité, on trouve comme dans une matriochka : la facilité, le non-effort, l’auto contemplation, l’ego. A contre-courant de l’époque, la Note Bleue est l’aboutissement d’un travail énorme, immense, intense, profond, révolutionnaire et sans fin.

Le connu. Parce qu’elle est un avatar du Big Fish, du Gros Poisson, la Note Bleue remonte des abysses, des fonds inexplorés et se moque de notre monde qui lui est parfaitement étranger. Elle n’a cure de ses croyances, de ses idoles, de ses manies, et en priorité de ses peurs. Ce n’est pas qu’elle provoque, c’est qu’elle méprise (voir sens étymologique : elle en jauge différemment la valeur).

Donc, si l’on ne peut savoir qu’après l’avoir émise qu’elle est effectivement une Note Bleue, on ne pourra jamais en prédire l’apparition et encore moins la susciter.

Nous voici du coup confrontés à une nouvelle difficulté : comment être sûr qu’il s’agit bien d’une Note Bleue ?

Au fil des ans (et le boulot est loin d’être fini !), j’ai réussi à noter quelques invariants. Les voici. A bon écrivain, salut !

La Note Bleue n’est jamais « narrative » (elle ne suit aucune progression de storytelling, elle n’est reliée à aucun procédé de narration). Et j’irais même plus loin, dès que l’ombre de la narration se profile à l’horizon, la Note Bleue retourne dans ses profondeurs abyssales.

La Note Bleue met le lecteur en relation directe avec une sensation ou un pressentiment qu’il ne parvient pas à nommer (elle agit sur le cerveau à la manière d’une odeur, et l’on sait que l’odorat est une jungle, un océan sans repère)

La Note Bleue est fatalement rébarbative car elle n’entre dans aucune case. Il faut donc s’apprêter à fournir quelque effort de lecture. Quelques minces efforts en comparaison des immenses fournis par l’auteur.

Ne dérivant ni de l’intellect ni de l’apprentissage littéraire, encore moins des élucubrations de l’élite de la nation, la Note Bleue a le caractère des choses brutes directement reliées à l’expérience.

La Note Bleue a le caractère rude de certains crétinismes ruraux.

Cependant, attention ! warnung, attenti, beware ! : La Note Bleue est fondamentalement harmonieuse car elle est en phase avec la splendeur de l’univers.

Actuellement, je trouve les Notes Bleues chez Faulkner. Il faut dire qu’il pêche, le bougre, dans des eaux guère fréquentables et très peu fréquentées. Il a le pied marin et l’estomac bien accroché… tout le monde ne peut pas taquiner la légine australe sous les Cinquantièmes Hurlants. Car, comme le dit le dicton marin : « Sous 40 degrés, il n’y a plus de loi. Mais sous 50 degrés, il n’y a plus Dieu »

Allez, je vous quitte… je retourne, pour ma part, à mon pacifique étang.

A bientôt et merci pour votre fidélité. Que ce jour voit soit favorable.

Je dédie cet article à Marie Berchoud (lotta continua, litteratura sempre viva)

Photo de Doni Haris sur Pexels.com

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