Dans la peau de Najjar Hassen

Il était une fois un pays désenchanté après une révolution manquée…

C’est ainsi que pourrait démarrer l’histoire de Salem, jeune facteur, arraché à son sommeil par un étrange cauchemar.
« Le Royaume de la Liberté » raconte la quête initiatique d’un jeune Tunisien destiné à retrouver son identité dans une société bouleversée.

Du 18 décembre 2019 au 25 février 2020, j’ai eu l’impression de vivre à la fois dans ma tête et dans celle d’un autre.

Pour mémoire : le 17 décembre je découvre sur monbestseller.com (grâce au traducteur Google!) un auteur Tunisien à la recherche d’un francophone disposé à traduire son livre Le royaume de la Liberté. Après quelques transactions orchestrées par Google, il s’avère que si Hassen a des difficultés à écrire le français, il le comprend parfaitement et connaît ses classiques. Il est donc en mesure de transcrire, même très approximativement, son texte.

Aussitôt, je lui propose un test dans le but de vérifier si je suis en mesure d’adapter son livre à partir de ses “notes”.

Le 18 décembre, le test est concluant et notre collaboration démarre et, aujourd’hui, vous pouvez lire Le royaume de la Liberté.

La mission

C’est un texte dont j’ignore tout en dehors de la ligne directrice ; un texte que je découvre chaque matin, et que je me suis engagée à mettre dans le “meilleur français possible”.

Dès le premier jour, je prends conscience des contours de cette mission particulière et de la stratégie que je vais devoir adopter pour la mener à bien :

En premier lieu accepter le texte tel qu’il est, tel que je le découvre page après page.

C’est un saut dans l’inconnu, car je ne connais pas Hassen. Seule mon intuition m’a guidée vers lui. Je comprends alors que je vais devoir épouser non seulement la forme d’un texte, ses développements mais surtout l’idéologie qu’il véhicule, et sans savoir jusqu’au mot fin où tout cela me mène.

Ensuite, évoluer dans le texte sans letransformer.

Ce qui se révèle plus difficile que prévu, car la tournure linguistique de Hassen et ses références sont arabes et les miennes latines. Sa façon de concevoir l’espace narratif, l’articulation des temps, par exemple, est totalement différente de la mienne. Je ressens confusément qu’il existe dans la langue arabe une circulation de la pensée qui m’est étrangère. Heureusement (mais c’était une condition essentielle), Hassen comprend et lit parfaitement le français qu’il a appris en seconde langue. C’est donc lui qui arbitre, qui valide, répond à mes interrogations.

Suspendre toute forme de jugement envers le texte et l’histoire. Museler la critique pour garder ouvert devant moi l’espace et l’énergie de la création.

Suivre le processus au pas du moine. Laisser le texte devenir le seul maître. L’expérience serait différente si j’avais connu le texte fini dès le départ, comme c’est le cas dans une traduction classique. Mais l’expérience aurait été moins bouleversante. Là, je me trouve en terre inconnue, sans carte, avec pour unique boussole la confiance réciproque entre moi-même et un auteur et un texte totalement inconnus.

Dans la peau de Hassen

Pendant 36 jours (que dire de plus devant la beauté d’un pareil nombre?) je vis “dans la peau de Hassen”. Je préfère dire “peau” plutôt que “tête”, car ce que je ressens alors est bel et bien physique : comme une sorte de déplacement, une implication de l’être physique. Nous sommes unis dans le même effort.

Mon travail s’apparente à une adaptation plus qu’à une traduction puisque je ne parle pas arabe et que le texte qui m’est transmis est rédigé dans un français certes approximatif, mais qui reflète précisément la forme que l’auteur veut le voir revêtir dans cette langue. Ce qui pourrait être pris de prime abord comme une facilitation ne l’est pas, si l’on y regarde bien. Car il ne s’agit non pas de traduire librement un texte d’après sa propre connaissance de la langue originale, mais de permettre à un auteur de langue étrangère de matérialiser d’idée qu’il se fait de son texte. Une espère de second accouchement à travers deux corps étrangers…

Sentir cette présence en soi est troublant, et je m’avoue bien incapable de mieux décrire et définir ce trouble. L’idée de “déplacement” s’impose. C’est comme se chercher à travers quelqu’un d’autre, un étranger ou chercher cet étranger en soi à travers l’expérience littéraire. Expérience troublante.

Dès lors, il devient indispensable, je dirais presque vital de dessiner les contours de cette présence.

L’isoler pour mieux la cerner, pour pouvoir me dire : ici c’est le territoire de Hassen -son mental, sa culture, son histoire,etc.- et là-bas, c’est moi. Comment vais-je faire pour parvenir jusqu’à son territoire ? Comment déchiffrer sa carte, l’utiliser pour parvenir sur son territoire et le décrire à ma façon ?

Prêter ma voix

Finalement, je dirais qu’adapter ce texte aura été comme prêter ma voix et mes mots à l’autre, afin qu’il puisse s’exprimer dans ma langue -pour lui à moitié étrangère-, quand de la sienne je ne connais rien.

“Suggérer” une forme possible est très différent de “traduire” un texte. Dans le premier cas, il ne saurait être question d’appropriation.

Mais ce processus complexe qui consiste à mettre sa voix au service d’un autre (au cinéma, on parlerait de doublage) oblige à recenser ses propres ressources pour discerner celles qui peuvent et doivent être offertes à l’autre. Celles qui le concernent, le caractérisent. Celles qui serviront le mieux son but.

C’est donner en s’effaçant.

Étrange exercice auquel je ne m’attendais pas. Travail de fouilles, de récapitulation. Énorme travail de l’imaginaire pour percer l’imaginaire d’un auteur dont on ignore absolument tout, hormis les phrases parfois claires, parfois déconcertantes qu’on reçoit chaque matin pendant 36 jours consécutifs.

Aller chercher ce texte si loin, ce fut pour moi comme conquérir ma propre écriture.

Un chemin de crête

Le plus difficile aura été de rencontrer la main de l’auteur (celle qui écrit) dans toute cette obscurité. Travail en aveugle. C’est ainsi que je qualifierais l’expérience. Avancer à tâtons dans les mots.

Mais surtout être tous sens en alerte, car le risque majeur est de traduire sa propre histoire. Il faut sentir sous ses pied le chemin de crête et s’y maintenir. Ne pas être pris par le vertige et tomber d’un côté dans la version de l’auteur, parsemées de chausse-trappes, de faux-amis, d’impropriétés, etc. Mais ne pas succomber au charme de ses propres abysses au risque de réécrire l’histoire à sa façon.

Je crois que le jour de ma plus belle joie et de ma plus grande crainte a été celui où Hassen m’a dit : C’est comme si tu avais toi-même écrit le texte.

J’ai alors ressenti la joie d’avoir bien servi mon frère en écriture et la panique de l’avoir trahi.

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