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La Newsletter de mars 2025

Des expériences menées scientifiquement tendraient à démontrer qu’un très jeune enfant, et même un bébé, est spontanément attiré par un beau visage, et qu’une vilaine figure altère son comportement. Peut-être, mais comment reconnaît-on le beau ? Les études sur le sujet sont foisonnantes : construction sociale, déterminisme sexuel, stratégie de reproduction et ou de séduction, etc. mille hypothèses sont offertes à la réflexion.

La littérature romanesque ne fait pas exception en traduisant le corps au fil des siècles. Du Cantique des Cantiques à nos textes modernes, le corps est présenté sous toutes ses formes, éclaté parfois, démonté, ou rêvé, adulé avec de grandes tartes à la crème dont s’empare l’imaginaire collectif : le beau seul est normalement désirable, quand toutes les formes de la laideur nous écartèlent entre attraction et répulsion.

Mais le désir est-il si simple ?

La littérature a le pouvoir de désincarner, déplacer, déformer le corps. Elle en joue, le reconstruit, le fait parler autrement.

Ce mois-ci, nous vous proposons une plongée au cœur du corps littéraire.

L’article de Mary

Parution le 8 mars 2025

L’article de Catarina

Du mythe à la performance : l’évolution du corps dans la littérature

Parution le 17 mars 2025

« Un amour de Swann » Du côté de chez Swann, Marcel Proust

Une seconde visite qu’il lui fit eut plus d’importance peut-être. En se rendant chez elle ce jour-là, comme chaque fois qu’il devait la voir, d’avance il se la représentait ; et la nécessité où il était, pour trouver jolie sa figure, de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu’elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l’affligeait comme une preuve que l’idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait une gravure qu’elle désirait voir. Elle était un peu souffrante ; elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine.

Pourquoi Marcel Proust m’a « scotchée » avec cette description d’Odette de Crécy ?

Voilà, c’est merveilleux. Tout coule dans cette écriture qui se dénoue comme une caresse. C’est terrible de lire Proust, car on ne sait jamais comment sauter du train en marche. On a envie de crier : « Pause ! Pause ! », et, finalement, on se résout comme on peut, en se disant qu’on suspend la lecture ici, ou là, au risque de laisser s’effacer une épiphanie. Car tout est surprise dans cette majestueuse écriture qui reflète non le réel mais la vie. Voilà cette femme, Odette, dont on s’est accoutumés à la présence. On est entré dans son intimité, on a eu l’impression de l’entendre, de la sentir respirer tout contre nous. On croyait avoir touché sa douce peau de cattleya ; et puis l’on découvre soudain qu’elle est vilaine, quelconque, insipide, une dinde, une bécasse Bécassine, et qu’il faut être Swann pour l’aimer. Et que, pour être Swann, il ne suffit pas d’aimer simplement, mais au contraire, il faut passer dans l’autre hémisphère de l’amour, et le traverser jusqu’au pôle, s’éloigner dans l’espace et le temps pour donner à l’imaginaire la possibilité d’intercaler entre Odette, la Dondon, et Swann l’écran de Botticelli, et ainsi réinventer vite une Odette, elle-même déjà inventée, une Odette supplémentaire qui puisse effacer mademoiselle de Crécy pour laisser triompher Séphora, fille de Jethro.

J’ai lu Proust, et je suis remontée à mes amours d’antan, et je me suis demandé qui je leur avais substitué pour pouvoir les aimer un peu.

Écrivez un corps qui s’échappe, s’exhale, s’esquive

Ne le figez pas dans l’image. Ne le réduisez pas à une belle silhouette ou à un amas de blessures . Faites-le vivre.

=> Un corps se pense, mais surtout se ressent
Plutôt que d’écrire « elle était magnifique », laissez le lecteur l’éprouver : son souffle qui s’accélère, la tension d’un muscle avant le saut.

=> Un corps n’est jamais passif
Il se souvient, il se révolte, il se trompe. Il garde l’empreinte des nuits passées, des chutes encaissées, des élans avortés. Écrivez ces traces.

=> Un corps peut disparaître
Il peut être oublié, effacé, caché derrière un décor, une posture, un silence. Le plus puissant des corps en littérature est parfois celui qu’on devine à peine.

Osez écrire le corps autrement. Il ne demande que ça ! Et faites-nous part de vos découvertes dans notre groupe #ecrireapropos

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5 réflexions au sujet de “La Newsletter de mars 2025”

  1. #ecrireapropos.

    À son arrivée au centre, Aurora était tenaillée par le besoin de voir Marcello. Elle s’était rapprochée de lui, l’a considéré avec adoration.

    Sa voix fraîche, teintée de désespoir, prononça son nom. Ses mains fines touchèrent les siennes. Mais sa réaction, qui trahissait la tension de ses muscles, la révolta secrètement. Elle demeura immobile comme une énigme silencieuse. Les commissures de sa bouche s’affaissèrent. Alors ses yeux de braise se noyèrent dans ceux du jeune homme.

    Elle revit leur premier baiser, les premières caresses. Aussitôt, ses lèvres frémissèrent, son corps tressaillit. Le trouble du désir monta en elle. Son coeur, resté solitaire, éprouva soudain le besoin de s’épancher. Son âme, torturée par la souffrance de l’éloignement, chercha refuge en lui. Tous ses gestes étaient empreints du passé vécu à ses côtés.

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      1. Merci chère Catarina. Je rencontre un problème: je clique sur le lien FB de ecrireapropos, mais je ne trouve aucun moyen de publier le texte. Amicales pensées.

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