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Territoire et roman noir : un lien essentiel

On parle beaucoup de psychologie des personnages, d’arcs narratifs et de construction dramatique. Beaucoup moins de ce qui fabrique réellement les êtres humains : les lieux qu’ils habitent. Pour moi, un roman ne commence jamais par un personnage, mais par un territoire. Parce qu’un endroit imprime sa mémoire aux corps, façonne les silences, organise les colères — et rend une histoire possible.

À force de le mettre au centre de tout, on a fini par effacer ce qui le fabrique. La littérature n’y échappe pas. On analyse les psychologies, on empile les arcs émotionnels — et l’on oublie un élément pourtant essentiel : l’environnement. On dissèque les personnages, leurs traumas, leurs désirs, mais on passe sous silence ce qui les a produits. Or un être humain n’arrive jamais vierge dans une histoire. Il arrive chargé d’un endroit.

Si l’on imagine un instant un personnage né dans une mégalopole qu’il n’a jamais quittée, et un autre issu d’une campagne française, confrontés à une même situation, on sait déjà qu’ils ne vivront pas l’événement de la même manière. Non pas à cause de leur tempérament, mais à cause de ce qu’ils portent. Le territoire imprime sa cadence aux corps. Il façonne les seuils de tolérance, la perception du danger, le rapport au silence, à l’attente, à la promiscuité. Il détermine ce qui est normal, ce qui est violent, ce qui est acceptable. Le territoire n’est pas un cadre. C’est une mémoire active.

Depuis le néolithique, les hommes se déchirent pour des territoires. On l’a oublié, ici, en France, parce que la violence est devenue moins visible. Mais nos paysages sont faits de batailles, de décisions politiques, de luttes économiques. Ce qui s’est joué là n’est pas une évolution naturelle du paysage. C’est une transformation politique de l’espace. Construire, bétonner, lotir : ce sont des choix. Et chaque choix spatial produit une certaine manière d’habiter le monde. La politique façonne les paysages. Et en façonnant les paysages, elle façonne les esprits. Voilà pourquoi les territoires ne sont jamais interchangeables. Voilà pourquoi on ne peut pas écrire une histoire hors-sol. Voilà pourquoi chaque lieu produit ses propres silences, ses propres colères, ses propres aveuglements.

Pêcheurs sur le port de Sanary @fonds Morchio

Le roman noir rural est une forme littéraire particulièrement juste pour raconter ce que le politique fait aux lieux — et, à travers eux, aux gens qui y vivent. Contrairement au polar, qui se concentre sur l’enquête et ses rebondissements, le roman noir remonte aux racines. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la résolution du crime, mais sa genèse.

Le temps du roman noir est celui de la terre dans laquelle il s’enracine. Le mal y est indissociable du temps long de sa diffusion. Les protagonistes du roman noir rural ne sont pas noyés dans la foule. Les gens se connaissent, ou se sont connus. Ils ont souvent assisté aux mêmes scènes, sans y voir la même chose. La famille y tient une place de choix.

L’étranger reste ce qu’il est. Mais le roman noir est, par définition, social : l’étranger peut s’y fondre partiellement — à condition d’entrer dans le tissu du territoire. Ce qui n’est plus possible dès que les intrusions dans le territoire deviennent massives.

Et puis ce qui intervient dans tout roman noir rural, c’est la langue. Et pas la langue des bouseux telle que la percevra un observateur extérieur. La langue du territoire n’est pas un accent. Il faut être du dehors pour l’entendre. Personne n’entend l’accent de son pays. La langue d’un territoire est une représentation sémantique du monde. La tournure de la phrase, l’idiome, les silences, tout cela fait partie de la langue du noir rural. Plus l’écrivain portera cet univers en lui, plus son écriture sonnera juste. Un écrivain de noir rural est inimitable.

Aucune histoire bretonne ne peut devenir une histoire provençale.

C’est depuis cet endroit-là que j’écris mes romans.

l’importance du territoire dans l’écriture


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