Le mot de Mary-Cat’
Les écrivains lisent-ils comme un lecteur lambda ?
En ce mois d’avril, un peu tout-fou, comme le sont les mois d’avril, nous ne pencherons pas sur les écrivains de renom, mais sur l’écrivain Tout-le-Monde, autrement dit, l’écrivain autopublié et/ou autoédité.
De fait, notre réflexion est partie des manifestations de lecture (appelées commentaires) glanées sur notre plateforme préférée : monbestseller.com, où nous observons une tendance : les écrivains lisent avec indulgence, souvent avec bienveillance, parfois avec complaisance, mais toujours superficiellement. On lit pour flatter. On lit pour réseauter. Mais lit-on pour comprendre et progresser ?
Autrement dit, un lecteur auteur peut-il — doit-il, même — lire comme un « petit » lecteur : se contenter de peu, et, comme un auteur, applaudir le moindre « navet » dans le but de recevoir le même encens par retour de courrier ?
Nous avons décidé de creuser le sujet avec deux articles chocs :
Les deux articles du mois d’avril

L’article de Mary
Un écrivain lit-il comme n’importe quel lecteur ?
Parution le 5 avril 2025
L’article de Catarina
Pourquoi un auteur a-t-il tant de mal à se relire ?
Parution le 19 avril 2025

Catarina et Mary ont lu pour nous
Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
(incipit de L’Étranger, Albert Camus)
Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde.
Hier à huit heures Madame Bérange, la concierge, est morte*. Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C’était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : « Ne vous allongez pas, surtout !… Restez assise dans votre lit ! » Je me méfiais. Et puis voilà… Et puis tant pis.(incipit de Mort à crédit, Louis-Ferdinand Céline)
Pourquoi Camus et Céline nous ont-ils scotchées en écrivant un fait analogue ?
Camus plonge le lecteur dans une étrangeté radicale.
L’énoncé est sec, détaché, presque mécanique, tout en contenant une charge émotionnelle explosive : comment peut-on ignorer la date de la mort de sa propre mère ? Voici encapsulé en seulement deux phrases tout le malaise existentiel du personnage : son détachement du monde, son rapport distant à l’émotion, et l’absurde qui va le condamner. C’est une leçon de minimalisme littéraire : pas un mot de trop, et pourtant tout y est. Une ouverture qui claque comme une gifle et qui annonce déjà l’impitoyable mécanique de l’absurde.
Céline nous précipite dans un torrent de lassitude, une déréliction totale où le temps semble s’être effondré sur lui-même.
Là où Camus frappe par sa concision chirurgicale et l’étrangeté d’une phrase coup de poing, Céline nous englue dans une spirale de désespoir et de décomposition, un monologue où chaque phrase semble s’alourdir sous le poids du monde.
Le style oral, haché, syncopé, et les ruptures de rythme donnent l’impression d’une pensée qui se délite sous nos yeux. Le lecteur n’est pas frappé par une phrase unique, comme chez Camus, mais happé par une logorrhée qui le fait sombrer dans la mélancolie poisseuse du narrateur.
Tout est lourd, lent, triste, et surtout inévitable : le vieillissement, la mort, la solitude, l’oubli. Mais là où Camus met en scène l’absurde par un vide glacé, Céline l’exprime par une dégradation organique, une putréfaction du temps et des êtres.Une vision du monde en lambeaux
L’effet est renforcé par la juxtaposition des vivants et des morts, ces présences fantomatiques qui viennent, parlent pour ne rien dire, puis disparaissent dans leur propre décrépitude. La vie n’est qu’un enchaînement d’ombres qui s’éloignent et s’effacent.Céline distille un cynisme tragique, où la mort n’éveille ni effroi ni chagrin, mais simplement un constat d’usure :
>>Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse.
>>Et puis voilà… Et puis tant pis.Là où Camus joue du dépouillement et de l’étrangeté clinique, Céline nous enferme dans une parole oppressante, une langue qui semble déjà gangrenée par la fatalité. On ne reçoit pas une gifle : on est englouti.
Deux entrées dans l’angoisse existentielle, deux styles opposés mais tout aussi implacables.
Le conseil littéraire un peu ouf de MaryCat’
Nous vous proposons un défi : lisez un passage d’un livre que vous aimez, puis posez-vous ces trois questions :
>> Comment l’auteur a-t-il construit son univers en quelques phrases ?
>> Quelle est la spécificité du style employé (rythme, vocabulaire, structure des phrases) ?
>> Quels choix narratifs rendent ce texte unique et marquant ?
Et si vous partagiez vos réflexions ! Nous vous invitons à publier votre analyse sur la page Facebook #ecrireapropos et à découvrir comment d’autres écrivains lisent !
Bonne lecture, et surtout, bonne réflexion !
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