Insensiblement, nous sommes passés d’une société de mots à une société de l’image. En 1976, un célèbre hebdomadaire français invente son slogan publicitaire : « Le poids des mots, le choc des photos ». La formule ne fait pas que la promotion d’un magazine, elle annonce aussi une rupture en train de se consommer, un grand écart qui va déchirer la scène en deux, d’un côté, les mots, de l’autre, les images grandes gagnantes d’un duel dont l’issue était prévisible depuis, disons, l’industrie hollywoodienne du cinéma. Nous voici maintenant installés dans une époque dominée par une image du corps entièrement construite par des forces dont nous sommes rarement conscients.
Corps imparfait et imaginaire du beau
Quelle image du corps avaient les Occidentaux (que nous sommes) avant que la photographie ne parte à la conquête de l’espace médiatique ? Essayons de la deviner.
Nous nous retrouvons au 19e siècle. À cette époque, les corps sont planqués sous des couches de vêtements, barricadés. Autant le corps des hommes que celui des femmes.


XIXe siècle : l’industrie du vêtement répand les canons de la mode.
Pas encore de photos en libre circulation, Hollywood n’existe pas, même en rêve. Pas de plage, pas de corps dénudés, quelques scènes dérobées au bordel, au musée, ou ailleurs dans l’intimité des femmes et (plus rarement) des hommes, ou encore lors la seule circonstance dans laquelle le corps éventuellement se dénude : l’acte sexuel. La connaissance du corps, à cette époque, est le fait de l’expérience physique directe. Le corps reste donc la possession de l’imaginaire…
Jusqu’à l’avènement de la photographie et du cinématographe.
De Clara Bow à Brigitte Bardot, la construction du corps total
Jusqu’au moment où progressivement, il n’y aura plus rien à deviner. Le corps est alors offert et devient une parmi les marchandises exposées, consommables. La milliardaire, la princesse, la putain se retrouvent à poil à côté de l’ouvrière en usine.
La seule chose que remarquerait un E.T. en venant sur Terre, c’est qu’après avoir été barricadée dans les tissus, les corsets, les baleines, les cerceaux, la femme occidentale expose son corps, et que le mâle l’a bientôt rejointe pour partager ce désir d’exhibition.


Le corps nu du début du 20e siècle
Nous en sommes là de l’histoire du corps, de sa nudité et de la dictature de la jeunesse et de la beauté qui ne pouvait que pointer son nez, car l’être humain est apparemment attiré, conditionné, par la beauté ou l’harmonie des traits, et éprouve une répulsion face à son contraire : la jeunesse exalte, la vieillesse rebute, le corps jeune quand il est beau captive et ensorcelle, le corps vieillissant sonne l’heure de la débâcle ; les odeurs qu’il dégage sont plus proches du suret que de l’envoûtante senteur des lilas naissants ; la flaccidité des muscles, la flétrissure de la peau dessinent des contours trop flous, trop mollasses pour y nicher l’ardeur d’un désir, la flamme d’une passion.
Libido rime avec abdo. Érection avec tension.


Clara Bow, la mise en scène du corps et du désir : le corps transformé en outil sophistiqué.
Et tout suit sans se poser de questions : le commerce de l’esthétique, de la cosmétique, l’industrie de la photographie, du cinéma, et là après, la littérature qui arrive clopin-clopant pour nous jouer à son tour le couplet universel : il est beau, je l’aime ; je l’aime elle est belle ; nous faisons l’amour dans des draps de satin.
Le corps, premier subterfuge de l’amour (ou l’inverse) ?
Je parle des femmes, fruits d’une littérature écrasée sous la domination masculine, histoire par définition biaisée. Mais pour notre propos, cela ne change pas grand-chose si l’on se réfère à des sources aussi fameuses que la Princesse de Clèves ou, plus tard, Consuelo : la femme existe par sa beauté ; l’amour par le triomphe de la chair exultante.
Que dire des belles ? Madame Bovary, Anna Karénine, dont nous ne savons presque rien de leur physique, si ce n’est qu’Emma a des ongles en amande, un nez droit, des dents très blanches ainsi que sa peau, ses lèvres et son corps sont charnus, il est souvent fait mention de sa nuque. Quant à Anna, la seule chose que nous sachions est qu’elle est grassouillette, brune et frisée. Bien peu de chose en regard de l’immensité de l’œuvre que ces deux héroïnes ont suscité.
Et que dire de l’Odette de Proust, si ordinaire que pour pouvoir l’aimer, Swann doit lui substituer la fille de Jethro de Botticelli ? Et ce n’est qu’une fois la fusion réalisée entre son amante et le personnage de la fresque de la Sixtine que le sentiment, le lien, la passion peuvent enfin se déclencher et l’enchaîner jusqu’à l’absurde, aux derniers mots d’« Un amour de Swann » :
Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »

Botticelli, Chapelle Sixtine, les filles de Jethro (fresque)
Le corps inconnu peut-il encore faire rêver en littérature ?
Comment faire vivre nos personnages de papier à une époque où le corps est devenu une marchandise, objet de débats, quand ce n’est objet de performance, quoi qu’il en soit élément paroxystique ? Comment mettre en scène ce corps actuel à travers la littérature, et plus précisément à travers la littérature autoéditée ou autopubliée ?
Pouvons-nous encore faire rêver à la seule évocation d’un fragment de corps ? Est-il possible qu’une passion (et même plus : l’amour de toute une vie) soit déclenchée chez un personnage du fait d’un geste dans la nuit ?
L’attelage s’arrête devant l’épicerie, d’un coup de rênes en première : le patatro, puis, d’un seul coup, les quatre sabots plantés dans la poussière, et, plus de bruit. Une bonne main qui menait, solide et juste. C’était une fille. […] Ça, c’était une fille : deux sauts de pigeon, et la voilà dans la boutique. Je la voyais de côté : son nez et sa bouche, c’était juste devant la lumière, et c’était net, et c’était beau, j’en ai encore plein la tête. »
Une scène entrevue dans la nuit déclenche chez l’Albin « Un de Baumugnes » une passion que rien jamais ne saura ni ne pourra contenir chez cet homme « pur comme de l’eau ».
Le corps hideux peut-il encore faire vibrer la littérature ?
Menant les recherches pour cet article (lequel, finalement, ne m’aura que posé questions), je tombe sur ce roman très récent, édité chez Gallimard, de Joffrine Donnadieu, Chienne et louve. On nous annonce que l’écrivaine se propose de violer le dernier tabou littéraire : la jouissance chez une vieille. Le corps vieux est hideux, on nous le répète, et que peut-on attendre d’autre de la vieillesse que le haut-le-corps de l’aversion ? Et quand on joue à ce point de la mise en scène, parle-t-on toujours de littérature ou de marketing ? Sommes-nous dans l’évocation du sentiment, ou dans la représentation d’une performance pour corps déliquescent ?
Je reviens à Giono qui n’a pas quitté ma pensée. Ils sont bien loin Panturle et Arsule, elle plantée dans sa jeunesse, certes, mais
…avec sa figure pointue et pâle comme un gros navet, presque pas de menton, un long nez en pierre lisse, des yeux comme des prunes, ronds, veloutés, luisants, sa lèvre gonflée par ces deux dents qui pointent quand elle sourit. C’est la plus belle ! Et lui, Panturle : Elle a fermé ses doigts sur la main de Panturle. Elle touche la peau qui est comme une écorce avec des verrues et des entailles… Il est sous la lune comme sous le canon d’une fontaine. Il a de gros muscles qui font de l’ombre le long de ses bras et sur ses hanches, et à l’épais de ses cuisses. Il a des poils comme des poils de chèvre noire. […] Tous les réseaux de son sang se sont mis à chanter comme la résille des ruisseaux et des rivières de la terre.«
À se demander si à notre époque libérée, la scène pitoyable d’une jeune fille branlant grand-mère sous la douche ne serait pas, en vérité, percluse de tabous.
Le corps omniprésent aurait-il perdu son étrange singularité ?
Je veux dire : lui est-il possible d’exister encore pour de bon, ce corps, dans la littérature actuelle ? Je veux dire le corps d’Emma, d’Anna ? Peut-on encore embarquer le lecteur sur une simple impression ? Presque une illusion, comme celle de Swann croyant voir dans la somme toute vulgaire Odette de Crécy une fille de Jethro ? Peut-on encore faire vibrer toutes les fibres de l’être quand un Panturle et une Arsule, laids, sales, déguenillés et humains comme des bêtes fusionnent sous la plume de Giono ?
Je me demande : que peut vraiment la littérature pour le corps, de nos jours ?
Nous attendons vos réponses, ou vos questionnements dans notre groupe #ecrireapropos
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