On parle d'Adieu Amériques

On parle d’Adieu Amériques dans La Provence, le 19 janvier 2020. Mario Albano, le chroniqueur laisse parler ses émotions pour dire ce qu’il pense du livre.

Loris Biondi Var-Matin (Nice-Matin) le 21 janvier

Une chronique signée Marie Berchoud dans Babelio le 24 janvier https://www.babelio.com/livres/Viti-Adieu-Ameriques/1195897

Présenté comme « une fresque familiale extravagante, débordante d’énergie et de rage de vivre » (4e de couverture), ce roman est aussi bien davantage, et pour plusieurs raisons.
C’est d’abord une raison de fond, qui trame tout le récit mais en sourdine (quelle force, alors !) : bien plus que la pauvreté au jour le jour (car Camus, enfant de Belcourt fut pauvre aussi sur les rives de la Méditerranée), le malheur de cette petite famille est ancré dans les illusions perdues des futurs père et mère de la jeune narratrice : ils ont commencé leur vie dans l’éclat de la jeunesse, puis la 1re dauphine de miss Flots bleus s’est retrouvée engrossée par Gino, le bel Italien qui avait commencé par gagner sa vie avec les dames riches de Capri (il les volait, mais qu’importe quand l’argent coule à flot et que seuls les yeux et les jeux de l’amour). La narratrice, Anna, contemple cette défaite jumelle tout en la subissant. C’est dans un village proche de Toulon. Car l’Italie ne subsiste plus que dans leur patronyme, que les gens du cru ne savant pas prononcer, ils s’obstinent à dire le G de Magliulo. Et c’est comme si ce G franchouillard traînait dans la boue les ors de la vie passée, en rappelant l’exil, la perte du pays natal.
Les deux jeunes gens si beaux se retrouvent coincés dans un mariage autour du ventre rond qui contient la future Anna, narratrice. Les lecteurs, eux, se retrouvent plongés dans l’émigration italienne de Naples (en particulier) vers le sud de la France, pendant les Trente glorieuses, grosso modo les années cinquante. La jeune Anna raconte sa une vie de famille explosive et ordinairement dramatisée, comme pour faire afin surgir le sentiment d’exister à nouveau. Chaque parent est à deux doigts de craquer : la mère hurle et invente, rêve, se suicide régulièrement, prend des coups et houspille sa fille, le père se tait à outrance, soit une implosion à grand et petit feu, car il faut ce qu’il faut quand on est pauvre, qu’on trime, mais avec la fierté chevillée partout où ça joint, ça swingue et ça bouge.
Alors, cette famille Magliulo ? Anna, la narratrice après coup, a neuf ans au début du récit, lequel se termine sur ses quatorze ans. Enfin, se termine… il continue, mais autrement, sans avoir été porté au jour, ou pas encore. Il est délicat de dire l’adolescence, c’est-à-dire de la faire exister : pas trop de mots, mais les justes, pareil pour les situations, et surtout, ne pas fermer les angles, laisser partout les lignes de fuite vers l’infini d’en bas et en haut – bref, ce qu’a réussi Patrice Salsa (Lewis) avec « La part des anges ».
Le père, Gino, surnommé Al Capone ou Croc-Dur par sa fille et sa femme, et aussi, de plus en plus au fil du récit, l’Autre, est un taiseux qui travaille dur et de temps en temps explose. Comment a-t-il pu se faire coincer dans un mariage, lui ? Oh, ce ne fut pas de gaieté de cœur, mais Mam’ a sorti le grand jeu, fait le forcing à l’italienne après avoir tenté vainement d’avorter, comme elle le rappellera à sa fille dans leurs échanges quotidiens. Sympa, non ? Mais plus fréquent qu’on ne pourrait le croire. Eh oui, Anna, la narratrice, s’est accrochée.
Est-ce pour cela que la jeune Anna grandit en rêvant d’être amoureuse, mais les bébés, pouah !? Toute l’adolescence des filles est là : il y a celles qui sont déjà dans le moule, les trop aimées (donc mal), les reproductrices ; et celles qui cherchent la lumière, elle est là, dans une série de refus et de recherches, de pas de côté, pas chassés, de hontes et d’élans. Que les mecs aient un peu d’imagination : hé, vous qu’avez-vous ressenti à votre première éjaculation ? Et vous les filles, dont je suis, vos premières règles ? On vous bassine avec la féminité, enfin, la possibilité d’avoir des enfants, etc., mais ça fait mal, berdol ! Et ce sera comme ça touts les mois, au secours ! Être vivante, oui, consentir à un destin déjà tracé, ça reste à voir. Ainsi raisonne la jeune Anna, parvenue à l’âge sérieux de quatorze ans.
Il ne faudrait pourtant pas croire que la chronologie est la seule logique de progression de ce roman. Une progression thématique croise la progression historique. Ainsi, les lecteurs découvrent du drame et du rire – du burlesque montrant que la vie est première, même quand Mam’ entraîne sa fille sur la pierre à suicides (notez le pluriel : on recommencera) au-dessus de la Méditerranée, le rire n’affaiblit pas le drame, il donne à ses protagonistes l’énergie de continuer. Non, je ne divulguerai pas les thèmes, ils sont tous là, en fait, de l’infidélité aux rêves d’amour (assortis des rêves d’Amérique pour la jeune Anna), de la lutte pour s’en sortir jour après jour à la confrontation riches / pauvres, à l’art face à la mort et à la mouise (car il y a une éclatante madone italienne, dite la pute, et un peintre), aux ratages que vous sert la vie sans repasser les plats : ainsi la mère, Mam’, ex dauphine de Miss Flots bleus, a un don pour le dessin qu’elle va laisser perdre ; mais elle poussera sa fille à écrire… avec des bonheurs inégaux, poèmes, tracts contre la guerre du Vietnam signés « une petite fille de douze ans » (très Greta T. avant l’heure).
Je reviens sur certains personnages secondaires (ils sont tous bien croqués), tel Chabot, ce voisin qui explique « Mao Cétoungue » à la jeune Anna tout en regardant des westerns, lui du côté des Indiens spoliés de leurs terres, elle du côté des « cobois » qui alimentent ses rêves d’Amériques – autre migration encore, autre rêve. Chabot restera son seul vrai ami, dit-elle. Autres personnages secondaires, les trois sœurs de sa classe qui vont partir vivre à New-York et s’entraînent à parler anglais, vêtues en pimbêches, ou l’élève Degensztein, violent et incompris de tous, ou encore le couple des Bondu, de retour d’Afrique noire, riches et radins (cela va ensemble) et pire.
Au total tous ces personnages existent et leur milieu de vie aussi, c’est prenant. Ci-dessous, quelques extraits. Mais avant, une remarque sur la titraille et ce sera mon seul bémol avec quelques dièses : il y a de très bons sous-titres, « Indifférence des princes charmants », mais quelques-uns sont en trop, tel le premier, « Canicule » (l’information est donnée deux lignes plus bas), et ce n’est pas grave, on passe. Les titres de chapitres sont concrets et justes, sauf un ou deux, citons « L’hypothèse d’un autre moi », chap. 7, qui aurait (peut-être) été plus juste ainsi, « Entrée dans le monde » car il y a dans ce chapitre comme une deuxième naissance. Après « Des fissures aux Amériques », vient le chapitre 10, « Dissensions et perspectives de dissensions », mais pourquoi ne pas rester dans le concret des terrains qui bougent ? Ou « Dérives diverses et variées », chapitre 10, alors que tout simplement ça chauffe ! Bref, certains titres font étiquette autocollante sur marchandise de supermarché ! C’est dommage, mais mineur. Ce roman vaut bien mieux que cela, qu’on se le dise.
Tiens, appréciez donc les dialogues… et le reste :
EXTRAITS
« Mam’, hier j’ai cassé le bras de Roger Gomez, lui avais-je annoncé sobrement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il se moquait encore de moi.
— T’as bien fait. Il l’a bien cherché. » (p. 131)
Et, page 159 :
« Peindre ? Peintre ? Lui, Don Alfiero, l’oncle de l’amie de mon père ? J’essayai aussitôt de me le représenter dans la combinaison blanche des peintres en bâtiment, en équilibre au sommet d’une échelle, armé de rouleaux et de brosses, en train de badigeonner un mur en sifflotant. Mais cette image eut à peine le temps de s’ébaucher qu’il précisa ne pas être peintre en bâtiment comme Mam’ l’avait cru, mais artiste peintre. L’Oncle se mit aussitôt à nous raconter sa vie. Et c’est ainsi que Dieu, Giotto et l’arthrose égayèrent nos soirées de printemps. »
Page 292 :
« Ma mie me tend une cuvette. ‘Va la porter à cette idiote, qu’elle ne vomisse pas sur le dessus de lit’. C’est une cuvette en fer blanc, dans laquelle Mam’ laisse couler un filet de bave souillée de sang.
C’est ce visage-là que je reconnus. Une dizaine d’années s’étaient écoulées depuis ce matin de juin, je n’étais plus une petite fille haute comme trois pommes, qu’on peut assommer à coup de cuvette en fer en la maudissant d’exister. Mon couteau à cran d’arrêt à la main, je la défiais du regard. Repensait-elle, elle aussi, à cette scène pathétique ? À la douleur lancinante qui ne faisait alors que débuter ?»

Michel Palis le 30 janvier dans La Vie Quercynoise

Une chronique de Nadine Lamaison, le 9 février

Adieu Amériques

Cela commence par :  « Et puis.. » et nous cueille en douceur dans la chaleur d’un été. Pour aller là où nous ne savons pas aller, vers une quotidienneté insécure, âcre, petit à petit dérangeante et bientôt cauchemardesque, mais sans ligne droite, sans vision manichéenne, à la manière d’un Jackson Pollock, par couches accumulées et projections sur la toile.

Catarina Viti nous transporte dans un monde allégorique, cruel, où les peaux s’arrachent, un monde où le rejet, l’opprobre, l’enfermement, le manque d’argent nourrissent l’aigreur, la bêtise et la folie.

Ce roman est le décrassage de l’humiliation.

Dans un prisme déformant l’auteur construit une fantasmagorie pour exorciser ce qui ne peut se dire que dans l’outrance ou le gommage.

L’outrance car il est des douleurs que l’on ne peut cracher que dans l’exacerbation : « Mam’ ». Le gommage ou l’affadissement, car certaines réalités nécessitent l’absence de mots sous peine de manques insupportables ou d’impossibles cicatrices : « l’Autre ».

Elle, l’enfant, est seule entre ses parents, et côtoyer les autres c’est les effleurer ou se mentir, se tromper, haïr parfois. Sauvage, perdue mais lucide Anna vit recluse dans une suie affective, arrimée à une mère chaos et loin d’un père mutique. Blessée, elle abandonne peu à peu ses mirages.

Catarina, au plus près de sa véracité romanesque, nous donne les clés de la naissance d’Anna en nous faisant part d’une citation de Carson McCullers. Elle en extrait l’essence et a comprimé la vie de cette enfant entre dix et treize ans pour en expurger la désolation jusqu’à la dernière goutte : «  Un poids impossible à supporter ».

Au fil des pages l’accent se durcit, devient rauque, appuie sur les déviances, les situations tranchées à la lame de rasoir. L’enfant devient ce cœur « dur et grêlé ». La plume de Catarina est authentique.

Le regard qu’Anna pose autour d’elle est de plus en plus acerbe, ses mots de plus en plus crus, ils sont ceux de la révolte, de sa volonté d’en finir avec ce bourbier complexe, car pétri d’amour et d’espoir. Derrière les faits, les détails, Catarina dissimule les sentiments essentiels et nous n’avons qu’à poser notre oreille pour les écouter.

Il fallait cette démesure, ces distorsions, Catarina, pour dire, malgré les silences et les peurs, la force qui conduit vers « la lumière éblouissante de la vie ».

Merci.