Journal intime d’une obsédée du texte

On compte peu ou prou 10. 000 (oui, dix mille) maisons d’édition en France. « Bien sûr, il y a les « grandes maisons » – 20 éditeurs ont plus de 5 000 titres chacun – et il y a les « petites structures éditoriales » – environ 5 000 éditeurs ont moins de 10 titres chacun » (Syndicat National du Livre).

Et on estime, d’après une étude de 2019 (oui, 2019, avant les confinements) que, je cite, « plus la moitié de la population française aimerait se tourner vers l’écriture ».

No comment.

Il reste cependant ici et là et surtout là-bas, des barjots de l’écriture qui n’écrivent pour rien d’autre que l’ivresse, de doux dingos en quête de la Note Bleue, fervents chevaliers du Graal, chercheurs infatigables… un ou plus justement une de ces fadades, dont nous avons trouvé le journal intime (égaré dans une chambre d’hôtel, comme il se doit pour sacrifier à la mode du scénario moderne). Ce ne sont hélas que quelques bribes, mais nous laissons votre imagination et votre sagacité naturelles combler les manques de ce diario intimo.

janvier 2016

l’année dernière, sous mon vrai blase, j’ai posté un bouquin sur une plate-forme de lecture gratuite. Pluie d’étoiles immédiate, alléluia, sonnez hauts-bois, résonnez trompettes, etc. Le roman a tout de suite été retenu pour faire partie d’un Prix Littéraire, dont le premier prix était, cette année-là, l’édition du livre chez La Martinière. Du tout cuit. Même que les huiles du site avaient déclaré : « Un prix Concours -c’est le nom du Prix- qui a tout d’un prix Goncourt ». Je n’ai plus réussi à enfiler mes santiags pendant des mois. Jusqu’à vendredi 9 décembre… le jour du râteau. C’était hier ou presque. V’en ai engore les dents qui flavollent…

janvier 2016

vu la Bérézina du 9 décembre, j’ai décidé de prendre un pseudo… le doute, probablement. J’ai comme qui dirait l’impression d’avoir collé mon patronyme au bas de parchemins plutôt chelous.

courant 2016

changer de nom ne suffit pas. Nandidiou, faut que j’aille plus loin.

courant 2016, un peu plus tard

deux gus de la plate-forme se proposent de devenir mes bêta-lecteurs. Cool. Je ne savais même pas que ça existait, ces bêtes. Z’ont l’air sympas. Je vais leur envoyer mon dernier texte, mon fucking bestseller incompris.

j + 3

la bêta-lectrice, une certaine madame B. me renvoie mon texte. Elle adore, mais elle trouve que j’ai la ponctuation déconnante et que j’oublie des coquilles. Elle me corrige des virgules partout. Elle m’agace, si elle savait à quel point. Heureusement, elle se pâme devant le reste. Ouf. Terminarès. Ce n’était que cela, la bêta-lecture. De toute manière, je ne vois pas ce qu’il y aurait à dire d’autre sur ce texte parfait.

j + 7

tiens, un message de l’autre bêta-lecteur. J’aurais dû lui dire que c’est tout bueno, qui se casse pas le bol. Madame B. a corrigé mon texte. Tant pis, j’ouvre son .doc.

j + 8

après une nuit d’insomnie ponctuée de brefs cauchemars, je me demande encore ce que j’ai fait au Bon Dieu pour être si bête. Qu’est-ce que je suis allée demander à ce monsieur L. ?

j + 9

la vache ! j’ai rêvé que je noyais l’autre nase. Dans le rêve suivant, assez violent, j’en faisais des brochettes. La question que je remâche en buvant mon café : « Pour qui il se prend, ce gros con ? »

j + 10

je viens de prendre une décision : je déchire mon billet de train pour Antibes. Je n’irai pas flinguer monsieur L. à bout portant. Je range mon soufflant dans l’armoire. Après avoir fait dix minutes de pompes et autant d’hypoventilation, j’ouvre une nouvelle fois son .doc.. Mon texte est entièrement stabilé en jaune, et toutes mes phrases réécrites en rouge gras (je me mets illico à détester le jaune fluo et le rouge gras). Je lis. L’enflure n’a pas tort. J’écris comme un pied. La vache.

à partir de cette date

je n’ose plus publier une seule phrase. Même un mail. Je le relis cent fois. Je dors en chien de fusil, encadrée à droite par Robert, à gauche par Bécherel. La nuit, je réécris dans ma tête ce que j’ai écrit le jour. Le lendemain, je relis mes mails de la veille que je n’ai toujours pas envoyés. Horreur, j’ai mis une virgule en trop dans la troisième phrase.

avant de publier la moindre ligne, je l’envoie à madame B., laquelle me répond dans l’heure que c’est très beau, qu’elle a beaucoup ri ou pleuré, mais que je ne sais toujours pas où mettre la virgule, c’est pourtant pas compliqué, qu’est-ce que j’ai donc ?

avant de publier la moindre ligne, par mesure de sécurité, j’envoie aussi mon truc chez monsieur L. qui me retourne invariablement un texte tout stabilé en jaune fluo, et réécrit en rouge gras.

peu à peu, je m’habitue. Je m’écrase.

après quelques mois

il me vient de plus en plus souvent à l’esprit que je ferais mieux de me consacrer à mon jardin potager. Là, au moins, je sais comment m’y prendre.

fin de l’année

je confie mes doutes à mes bêta-lecteurs pour lesquels j’éprouve de plus en plus d’admiration. Que serais-je sans eux ? Mais brèfle, j’ai l’habitude d’en baver dans l’existence ; ce ne sont pas ces petites difficultés qui vont me faire dévier de ma route.

(parfois, je me pose des questions sur la santé mentale de mes bêta-lecteurs…)

(hélas ! Quand je reçois leurs corrections, je constate que j’ai toujours tort et qu’ils ont toujours raison).

novembre 2016

des auteurs ont fait une manif auprès de la direction de la plate-forme pour demander que mon dernier bouquin Femme au bord du Monde soit sélectionné pour le Prix Concours 2016. Elen Brig Koridwen, qui ne veut surtout pas être éditée, mais qui a été sélectionnée tout de même, propose de me céder sa place, ce qui trancherait le nœud gordien. Je m’interroge : ce bouquin mal fagoté aurait-il une valeur malgré tout ?

décembre 2016

je reçois un message d’une certaine madame J. , laquelle s’illustre sur le site avec un écrit intitulé Les aventures de ma fente (ça ne me rassure pas du tout). Elle veut me donner un coup de main (mais pas sur Femme etc. qu’elle taxe de coquecigrue -encore un mot que je découvre). Je dis oui. Nietzsche a écrit : il faut vivre dangereusement. Je crois en Nietzsche.

2017

je passe l’année à réécrire en loucedé trois ou quatre fois mon bouquin Femme au bord du Monde. Et je me lance dans la rédaction de novellas en compagnie de madame J.

madame J. m’attaque grave le chou. Elle en fait beaucoup moins que monsieur L. question stabilo, mais elle creuse plus profond. La vache, one more time. C’est quoi cette vie dans laquelle tout le monde sait mieux écrire que moi ?

2018

parallèlement aux deux premières novellas de la série Blues que j’ai réécrites plusieurs fois, j’ai énormément travaillé sur un pavé intitulé Adieu Amériques. Madame B. m’a dit que c’était absolument super, mais que c’était bien mieux avant ; monsieur L. m’a aussitôt envoyé un pneumatique pour me dire que ça merde à tous les étages, et qu’il va s’y mettre dès qu’il a fini son chantier en cours.

2019

une des novellas, Calibre 12, que j’ai réécrite au moins 200 fois (dont 198 dans la plus profonde des solitudes) est sélectionnée pour le fameux Prix Concours et remporte un énorme succès d’estime auprès des lecteurs de tous poils.

j’envoie mon pavé Adieu Amériques à madame J. dans l’espoir qu’elle traque d’éventuelles coquilles. Elle me retourne un mail consterné : ma chérie, je crois, hélas, qu’il faut tout réécrire.

2020

après des années de relation sadomasochiste avec mes deux bêta (madame J. & monsieur L.) restants, je décide d’écrire dans le plus grand secret un texte court qui finira par trouver son titre : Tribulations de krill en rupture de ban. « Au cul la balayette, me dis-je, et advienne que voudra ! ».

2021

Après avoir tâté de la « maison d’édition » avec Adieu Amériques, j’ai choisi de ne plus perdre mon temps et j’ai opté pour le label d’auteur autonome pleinement assumé.

hier

je suis tombée sur un de mes textes écrit en 2015. Houlà, c’était vraiment merdique. Pierre Dac a dit : celui qui est parti de rien pour arriver à pas grand-chose n’a de merci à dire à personne. Personnellement, je dis quand même merci à mes bêta-lecteurs.

2 commentaires sur « Journal intime d’une obsédée du texte »

  1. Votre article m’a fait beaucoup rire ! Moi qui croyais que vous aviez la science littéraire infuse 🙂 Il faudra que je pense à passer par des bêta-lecteurs quand j’aurai un prochain livre à publier. Ce sera sûrement très instructif… 😬 Amitiés

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  2. Le françois comme l’anglais sont des langues dyslexiquo-philes où on s’enfarge (trébuche) sur les virgules du tapis et l’on se barbouille au stabilo. Dac avec Pierre !

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