Pas bouillir 5/5 « Kaeru -le retour »

Partout où il y a des hommes, le symbolisme rattaché à la grenouille est d’une surprenante richesse. Symbole de la transformation dans presque toutes les traditions, et de la résurrection dans la plupart ; la Grande Grenouille (Mahamandûka) est aussi, en Inde, le support de l’univers et le symbole de la matière obscure-indifférenciée, et, chez les Grecs, de la fécondité.

Au Japon, elle passe, petit Mercure, pour la protectrice des voyageurs. On l’appelle kaeru, qui signifie également « le retour », car il est entendu que même si elle s’éloigne de son lieu d’origine, et même si elle s’égare parfois, la grenouille revient toujours à son lieu d’origine.

Car, pour finir, c’est bien elle le fil conducteur de cette réflexion à consonance de réminiscence : la grenouille dans la marmite pleine d’eau posée sur le feu de la gazinière. Cette pauvre grenouille qu’on ne cesse de mettre à cuire à petit ou grand feu depuis le XIXe siècle, et qui est aujourd’hui censée exprimer notre impuissance acquise. Cuira, cuira pas ? Bouillira ou s’éjectera à temps ? Petite grenouille martyre de l’expérience dite scientifique de Friedrich Goltz (1869), et servie depuis 1979 à toutes les sauces, de Gregory Bateson à Al Gore, sous forme de métaphore de notre inhibition collective. Se réveillera t-y, se réveillera t-y pas ? Pigera ou pigera pas ?

Partout où il y a des hommes, on entend que le temps presse, qu’il faut faire quelque chose, changer, arrêter nos conneries. Mais on voit bien qu’on ne fait rien (ou rien qui soit à la hauteur du défi), qu’on ne change pas, et que chaque jour, au contraire, on reproduit nos conneries de la veille dans la plus parfaite inconscience. On cause, on cause. C’est juste ce qu’on fait. On sort de belles phrases (peut-être dans l’espoir que les lisant un jour, les suivants ne nous haïssent pas en bloc), notre maison brûle et nous regardons ailleurs.

Une évidence s’est fait jour depuis plusieurs décennies : nous ne sommes pas assez nombreux à tirer dans le sens de possibles solutions (bien insignifiantes, au demeurant, devant l’ampleur du désastre), les artisans du problème (pas tous motivés par le vice, certains seulement par la faim) nous submergent, nous écrasent. La maison brûle et continuera de brûler longtemps, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une poignée de cendres. Ça, c’est chose certaine. Et avec la maison, brûlera tout ce à quoi l’on tient : les animaux, les arbres, les plantes et même les rejetons de la race humaine (peut-être ceux-ci en premier, par manque de résistance). Ça, c’est une chose certaine. Une seule inconnue cependant : que sauverons-nous des flammes ? Quand je dis nous, je ne parle pas de moi ni de vous, ni de Machin, ou de Truc. NOUS.

Nous sauverons probablement des flammes ce qu’on retire d’un échec, c’est-à-dire une « leçon ». Et pas une grande leçon. Des tas d’êtres humains l’avaient immédiatement comprise, et certains groupes s’y conformaient il n’y a encore pas si longtemps. Rien ne nous appartient. L’humanité n’est qu’une tesselle de la grande mosaïque. Nous ne sommes maîtres de rien et, seuls, nous n’existons pas. Mais ce n’est pas ce que nous avons cru, car cela n’allait pas dans le sens de notre égocentrisme et ne flattait pas notre vanité. Cela impliquait de respecter, remercier, rester à notre humble place de terriens dérivant dans les immensités de l’espace-temps. Cela ne plaisait pas à nos oreilles, nous avons préféré suivre une autre voie :

Et Dieu les bénit, et leur dit : Croissez, et multipliez, et remplissez la terre; et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur toute bête qui se meut sur la terre.

Bible/Genèse 1-28

Voilà ce que la part la plus vile de notre nature avait envie d’entendre, voilà la permission inique qu’elle voulait obtenir. Pouvait-elle rêver d’une plus magistrale accréditation ?

Partout où sont les hommes, cette parole maudite a su séduire les esprits enclins à la perversion. Nous nous sommes multipliés, nous avons colonisé la Terre dans ses moindres recoins et nous l’avons souillée, nous avons assujetti la nature, nous avons déjà détruit tout ce que nous pouvons détruire. Et au moment du jugement nous trouverons certainement le culot de dire que nous n’avons fait qu’obéir aux ordres.

Que sauverons-nous des flammes ?

Espérons que nous sauverons la grenouille… à moins que ce soit elle qui nous sauve. Après tout l’esprit n’a peut-être pas déserté les lieux. Qui sait pour quelle raison la grenouille est devenue l’emblème de notre gabegie ? Et si, à leur insu, Bateson, Gore, etc, avaient été guidés pour choisir cet animal à cause précisément de sa charge symbolique ? Alors, tout espoir est encore permis, et notamment celui que ce que nous vivons n’est qu’une nécessaire transition, que l’humanité peut encore ressusciter de sa fange, que tout n’est pas joué et que la grenouille nous permettra de retrouver le chemin de notre véritable maison, de nos origines, bref, de revenir du chaos sains et saufs… Mais en admettant que cela se produise, c’est bien la grenouille qu’il faudra acclamer et avec elle la nature, le Ciel-Terre, certainement pas les être rampants et adorateurs d’idoles que nous sommes. De ce retour à la source, de cette transmutation, je doute, car nous ne vénérons que les dieux qui nous reflètent.

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