Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas écrire qu’il faut s’interdire de « faire » des livres

Le titre de ce billet d’humeur est librement inspiré d’un navet sorti sur les écrans courant 1975, réalisé par Jacques Besnard : Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule.

1975… je vous parle d’un temps où les vaches étaient bien gardées (c’est un billet de d’humeur (mauvaise), je précise ! ) : les lecteurs lisaient les écrivains qui écrivaient et qui lisaient aussi beaucoup, becôse, l’écriture commence par la lecture… enfin… commençait. Mais aujourd’hui, nous sommes en 2021, l’année où Gallimard l’aura envoyé emballé dans du papier hallu : « N’en expédiez plus, la corbeille est pleine ! »

Ils n’ont pas précisé de quoi elle était pleine, la corbeille NRF, ou du moins pas que je sache, mais leur potes du Seuil ont donné, eux, un indice premium. Je cite : « Maintenant que tout le monde sait se servir d’un ordinateur pour écrire, nous voyons des gens qui écrivent et dont nous sentons qu’ils ne lisent pas. Ce n’est plus comme au temps où il fallait prendre sa Remington pour taper son manuscrit, ce que faisaient des passionnés de littérature ».

Bon. Besoin que je vous dessine un troupeau de moutons ? Non, hein ? La corbeille des zéditeurs (les vrais, pas les guignols qui se font passer pour) (ceux-là, je leur réserve de futurs billets pilafs)) déborde de nanars.

Eh, oui. En 2021, les vaches ne sont plus gardées du tout. Elles batifolent, elles folâtrent, elles déconnent à plein tube. Elles s’autogèrent, s’autodéterminent, s’autosatisfont, s’autoévaluent, s’autoéditent sans jamais s’autocensurer… Elles s’enchantent & chantent

Je n’ai besoin de person’

mêm’ pas de Remington

bis

Avec mon logiciel

je peux écrire

Tout le bleu du Cie-el

Que m’importe les navets

l’essentiel est d’en fourguer.

Bis

Mais est-ce bien une question de logiciel Microsoft contre Remington / Olivetti / IBM / Olympia ? Ne faut-il voir là que la victoire de Word/Office vainqueurs par K.O. ?

Certes, il est aisé de pianoter sur un clavier d’ordinateur. Ceusses qui ont fait l’expérience des machines à écrire -qu’on appelait parfois « machine à taper »- le savent. Taper n’était pas alors un vain mot. Il en fallait de la force dans le poignet… et gare à l’espace entre deux touches, dans lequel un doigt malhabile venait s’enquiller, un ongle se péter. Et que dire des barres de lettres coincées devant le rouleau suite à une rupture du rythme harmonieux de la dactylo ? … & les fautes de frappe… & le Typex… sans parler d’un cauchemar nommé papier carbone ni des pages cent fois retapées pour une simple erreur…

Mais le confort moderne est-il la cause, l’unique cause de la production en avalanche de nanars (tous estampillages confondus : édition à compte d’éditeur, auto édition, publications numériques, etc.) ?

D’ailleurs, tiens, comment nommer cette production ? Impossible d’appeler cela littérature. Difficile de continuer à utiliser le mot « livre » pour qualifier ce qui sort en versions brochées ou numériques du tonneau numérique des Danaïdes.

Après mûre réflexion, j’ai une proposition qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui évite d’utiliser -ou seulement de frôler- fautivement les mots littérature, écrivain et livre.

Je propose la formule : « Bouquin à Usage Unique » (BUU en français ou SUB en anglais (Single Use Book)).

Parce qu’il faut bien l’admettre, il y a peu de chance qu’on lise une seconde fois ce genre de nanar, si toutefois on a trouvé en soi assez d’abnégation pour une première lecture…

À ce propos, je me demande, par Saint Ikéa, s’il y a encore un avenir pour la bibliothèque.

Bref, encore une fois, je dérive, je m’éloigne de la question à l’origine de ce billet de mauvaise humeur. Excusez, ce sont les nerfs ; je vais prendre mes gouttes et je suis à vous dans un instant.

Me revoilou !

Alors, today, the question is : « Faut-il s’interdire d’écrire un BUU au prétexte qu’on ne connaît rien à l’écriture ? »

Eh bien, non. Surtout pas !

Diantre… diantre…

Diable ! Diable !

Ce serait pécher ! Au contraire, il faut y aller, se lâcher (oh, quelle est délicate, cette expression ! ), se laisser tenter car…

Car… y a qu’à voir ! Même les éditeurs (certains) (les plus nombreux, diable! diable!) s’arrachent les nanars. (Alla fiera dell’ est, per due soldi, un librettino mio padre comprò) Décidément, même les gouttes ne sont plus ce qu’elles étaient… Que vient faire ici la chanson de Branduardi ? (Au marché de l’est, pour deux sous, mon père acheta…)

Et fleurissent les blogs où l’on vous explique que Vous pouvez en faire un livre… Mais de quoi, grand Dieu Miséricordieux-Prends-Pitié ? De tout… de rien… Ô, Sainte-Aurélie-sur-Valognes, dites-moi… révélez-moi les arcanes de l’écriture. Amen.

« Est-ce que ce monde est sérieux ? » se demandait un taureau dans une chanson de Cabrel, quand Brel -tout court- affirmait péremptoire que « les taureaux s’ennuient, le dimanche ». Et puis bof, pourquoi j’écris péremptoire, moi ? Est-ce que cet adjectif fait encore partie de ceux qu’on utilise dans un BUU ?

Ach, bédide Emmanuelle ! Où fa la zoziété ?

9 commentaires sur « Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas écrire qu’il faut s’interdire de « faire » des livres »

  1. Oui, j’ai entendu cette nouvelle. Ce serait aussi la conséquence du confinement. Je trouve bien que les gens mieux écrivent, c’est mieux que de prendre de l’alcool, des psychotropes, ou de faire des crises de boulimie. Peut-être tous ces gens auront-ils agacé les éditeurs, mais peut-être également auront-ils gagné quelque chose de précieux pour eux-mêmes. Bonne soirée…

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    1. Je ne sais pas si c’est seulement « l’effet confinement », je crois que c’est la manifestation d’un processus : depuis des années le marché du livre (au sens très très large) a explosé, et le nombre d’aigrefins aux aguets pour faire de l’argent est en croissance exponentielle.
      Depuis plusieurs années maintenant, que je navigue dans le monde de l’édition et de l’autoédition, je constate qu’il n’y a pas que de jolies histoire de gens qui écrivent par plaisir ou passion, il y a également un trop grand nombre de personnes qui ont attrapé un étrange virus relayé à tour de bras : le rêve de devenir une star du bouquin… rêve qui se solde par de nombreuses déceptions majuscules et de belles arnaques. Bonne soirée aussi.

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  2. Dans les années 80 tout le monde voulait devenir chanteur ! 😉 Ça s’est déplacé ! Tu m’as bien fait rire avec cet article. Mais je suis d’accord il y a une multiplication des nanars (qui ont toujours existé), je n’en ai jamais lu ou alors la première page, par curiosité, ce qui me parait largement suffisant. La concentration des maisons d’édition en énorme conglomérat ne va pas arranger l’affaire ! La littérature sera foutu le jour où tous les auteurs auront cédé au fric et au confort ! Il reste donc un espoir. 😉 !

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    1. Et dans les années 90, tout le monde -enfin, presque tout le monde- voulait devenir footballeur !
      Tu fait mention d’une future concentration des maisons d’édition en un énorme conglomérat… cela sera le fond du sujet d’un prochain article « Tchao, l’auteur ».
      Moi, je n’ai rien contre les gens qui rêvent, je veux être claire là-dessus (moi-même ne rêve-je point en commettant mes petits books ?), ce que je regarde d’un œil critique, ce que j’arrose de mon sarcasme, c’est ce que deviennent les rêves dans une société comme la nôtre… les instruments d’un cauchemar ? Ravie de t’avoir fait rire. Entre nous, c’est le but !

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  3. Mille merci pour la dédicace, chère Catarina ! Cette chronique m’a bien fait rire malgré ce constat préoccupant pour la littérature…

    Devenir star de la téléréalité (« Les Anges s’emmêlent », saison LCXXV), grantécrivaincélèbre ou influenceur, n’est-ce pas un choix cornélien pour nos contemporains ? Ecrivain, c’est le plus fastoche : pas besoin d’être bogoss ou de capitaliser forcément sur un gros réseau social sur les réseaux, le génie (auto-proclamé) suffit !

    Pour ce qui est des « aigrefins aux aguets pour faire de l’argent » (i. e. les éditions à compte d’auteur, autant passer par l’autoéd !), je n’en sais fichtre rien, mais le frère d’un pote s’était déjà fait arnaquer dans les grandes longueurs dans les années 80. (Endettement, fiché Banque de France. La totale, pour des piles que personne n’a jamais lues.) Internet a juste multiplié les risques…

    Et le pire, c’est que les gens lisent de moins en moins !!!! –> https://bit.ly/3eGGsNr même si le 1er confinement aurait été une incitation à la lecture. Plus d’écrivants, moins de lecteurs ? Je sens comme un p’tit problème dans l’équation.

    Après le feuilleton Vivendi Universal Publishing -Hachette – Editis des années 2000 ( https://bit.ly/3xxTi9s ), cap vers une dramatique Canal+ Bolloré – Hachette ? Ça sent vraiment le roussi pour la diversité éditoriale… Le salut viendra-t-il des indés pour le lecteur ? Il faudrait alors avoir une boussole fiable pour s’y orienter.

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  4. Chère Catarina Bravo pour votre billet d’humeur et d’humour. Gallimard chouine, Gallimard râlouille sur l’excès de manuscrits. Je dirais à M’sieur Gallimard (Ah! On me dit qu’il est mort. C’est incredisible, je suis toujours la dernière avertie), aux éditions Gallimard donc, qu’elles ne devraient pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (je connais aussi les classiques). Je suppose que chaque siècle a fait le plein de ses ronchons.
    Ceux qui ont pesté lorsque l’on a laissé le marteau, le burin et la pierre pour le papyrus, le parchemin et la plume. Ah! La plume d’oie ou en métal, et ses pâtés commodes pour cacher une fote dortograf ou une hésitation sur la ponctuation. J’imagine qu’ils ont voué aux gémonies la machine à écrire qui date pour les premiers brevets du XVIIIeme. Que dire de Waterman, le baron Bic. Quelle horreur ! Tant de facilités offertes pour contrarier gravement le système nerveux de Calliope, Érato André Co, et encourager les écrivains du dimanche. Moi je pense que si l’écriture peut faire du bien aux comptes de la sécu, tout ne sera pas à jeter à la baille. Et puis dans toute cette créativité , on peut découvrir de jolies pépites.Merci Bisous Merci.

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  5. Chère Catarina Bravo pour votre billet d’humeur et d’humour. Gallimard chouine, Gallimard râlouille sur l’excès de manuscrits. Je dirais à M’sieur Gallimard (Ah! On me dit qu’il est mort. C’est incredisible, je suis toujours la dernière avertie), aux éditions Gallimard donc, qu’elles ne devraient pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (je connais aussi les classiques). Je suppose que chaque siècle a fait le plein de ses ronchons.
    Ceux qui ont pesté lorsque l’on a laissé le marteau, le burin et la pierre pour le papyrus, le parchemin et la plume. Ah! La plume d’oie ou en métal, et ses pâtés commodes pour cacher une fote dortograf ou une hésitation sur la ponctuation. J’imagine qu’ils ont voué aux gémonies la machine à écrire qui date pour les premiers brevets du XVIIIeme. Que dire de Waterman, le baron Bic. Quelle horreur ! Tant de facilités offertes pour contrarier gravement le système nerveux de Calliope, Érato and Co, et encourager les écrivains du dimanche. Moi je pense que si l’écriture peut faire du bien aux comptes de la sécu, tout ne sera pas à jeter à la baille. Et puis dans toute cette production, on peut découvrir de jolies pépites.Merci Bisous Merci.

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    1. Bonjour, dear Parthemise. Nous avons une chance inouïe d’avoir connu la Remington et de jouir maintenant du confort offert par l’informatique. Parfois, j’imagine mon travail d’étudiante des années 70 réalisé grâce aux moyens actuels. Les dimensions qu’auraient pris mon mémoire de maitrise (aujourd’hui, on dit master) ! Sachant que celui-ci traitait des techniques cinématographiques de F. Fellini, et que les seules ressources d’alors étaient la salle de ciné + le bloc notes + le stylo + la lampe de poche (ne dirait-on pas une évocation de l’homme au temps des cavernes ?). Et parfois, on ne n’avait pu voir le film qu’une seule fois…
      Ce que je crois, c’est que les moyens modernes devraient nous permettre de faire péter la baraque tous azimuts : qualité de l’info, précision, richesse, impeccabilité de la langue, créativité au carré, etc. Ce que je constate : l’inverse, généralement. Merci Bisou Merci.

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  6. Merci, Emmanuelle. Pour faire écho à votre final, je m’amuse ces temps-ci à imaginer les temps futurs. Ce sera l’objet d’un prochain billet. Je vous inviterai à en débattre. Je suis tout de même optimiste : je pense que l’on trouvera un moyen d’endiguer la production en masse de BUU et qu’une poignée d’éditeurs délivré de cette pression financière renoueront avec leur véritable métier. Nous sommes actuellement dans le chaos entre deux états. Merci beaucoup et à très vite pour de nouvelles palpitantes aventures.

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